Par Michaël Béchir Ayari, Senior Analyst, Tunisia.

International Crisis Group, 7 March 2019

 

Que se passe-t-il ?

Le 10 février 2019, dans une lettre à la nation, le chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, a annoncé son intention de briguer un cinquième mandat lors de l’élection présidentielle d’avril prochain, malgré une santé fragile qui l’empêche de s’exprimer publiquement, et à fortiori de faire campagne – il a été victime de plusieurs accidents vasculaires cérébraux depuis 2013. De nombreux Algériens ont interprété cette annonce comme la proclamation d’un nouveau quinquennat, vu le manque de transparence des scrutins. Une série de protestations contre « le mandat de trop » s’est alors emparée du pays. Leur ampleur est inédite et leur issue incertaine.

Ces protestations, qui se concentrent principalement sur le refus de cette nouvelle candidature, ont largement dépassé en intensité celles de 2014 contre le quatrième mandat. Le 1er mars, elles ont réuni entre 700 000 et 800 000 personnes à Alger et près de 2 millions dans le reste du pays, d’Annaba (Est) à Tlemcen (Ouest), même dans des régions jusque-là peu mobilisées.

Malgré l’ampleur de ces protestations, le directeur de la campagne de Bouteflika, Abdelghani Zaalane, a déposé le 3 mars devant le Conseil constitutionnel la candidature du président de la République, actuellement hospitalisé à Genève (Zaalane est le gendre du chef d’état-major de l’armée, Gaïd Salah). Le même jour, dans une lettre lue par une présentatrice à la télévision publique, Bouteflika s’est engagé, s’il est réélu, à mettre en place une « conférence nationale inclusive et indépendante » afin de « débattre, concevoir et adopter des réformes » sur le plan constitutionnel, institutionnel, politique et économique ; à établir un « mécanisme indépendant » pour organiser une élection présidentielle anticipée ; et à convoquer un référendum sur une nouvelle constitution qui ouvrirait la voie à une nouvelle République et à un nouveau « système », afin d’assurer « la transmission générationnelle ».

Dans cette même lettre, le président-candidat a aussi affirmé avoir « entendu les cris du peuple ». Sans succès. La rue algérienne a interprété ces mots comme un énième affront, voire comme une provocation. Si cette déclaration a répondu en partie aux demandes des manifestants et de certains partis politiques d’opposition (une conférence nationale inclusive, une commission indépendante pour organiser les élections, et une nouvelle constitution), de nombreux Algériens estiment que le président de la République, au pouvoir depuis vingt ans, n’est plus en mesure de prendre l’initiative et de fixer le rythme des réformes. Les manifestations continuent. Une nouvelle série de protestations est attendue pour le vendredi 8 mars, qui se trouve être aussi la Journée internationale des femmes, généralement marquée par des rassemblements.

En attendant, plusieurs mouvements d’opposition, dont les islamistes et le parti Talaie al Horiat (l’Avant-garde des libertés) d’Ali Benflis, ancien Premier ministre (2000-2003) et candidat aux présidentielles de 2004 et 2014, se sont réunis à Alger le 4 mars. Ils ont appelé à appliquer l’article 102 de la Constitution, qui permet de déclarer la vacance de la présidence en cas d’incapacité du président de la République à gouverner en raison de son état de santé. Ils ont aussi demandé le report du scrutin.


Comment analyser ce mouvement de protestation ?


L’annonce de la candidature du président Bouteflika à un cinquième mandat a suscité un sentiment d’humiliation nationale. Beaucoup de manifestants estiment que l’actuel chef de l’Etat ne représente plus les forces vives de la nation et que son instrumentalisation par des groupes d’intérêts qui gravitent autour de lui confine à l’absurde, vu son état de santé. Certains affirment également que le pays a perdu trop de temps et que, si Bouteflika avait cédé sa place en 2014, des réformes sociétales auraient déjà pu hisser l’Algérie au rang des grandes nations économiques.

Au-delà du refus d’un cinquième mandat, le mouvement en cours exprime quelque chose de plus profond. Il est alimenté par le désir de se réapproprier la rue, alors que les manifestations sont interdites dans la capitale depuis 2001. Les slogans ne sont pas sans rappeler ceux qui avaient animé le soulèvement tunisien de décembre 2010-janvier 2011 : « Game Over », « Le peuple veut la chute du régime/système », « Voleurs, vous avez pris le pays », « Algérie, libre et démocratique ». Mais contrairement à ce qu’on a pu observer en Tunisie, la question du mépris (hogra) dont souffrent les individus et régions marginalisés sur le plan économique passe au second plan.

Le mouvement possède également une dimension socio-culturelle. Les classes moyennes urbaines comme les classes populaires demandent que chacun puisse « profiter de la vie en Algérie et dépasser le traumatisme de la décennie noire » (1992-2002), et que personne ne doive « plus mourir en mer en traversant la Méditerranée vers l’Europe dans l’espoir d’y trouver l’eldorado et d’accéder aux plaisirs de la société de consommation ». Pour les manifestants, les réponses à ces aspirations existent, mais le « clan de Bouteflika » – le président de la République, sa famille, son directeur de campagne, le Premier ministre et une poignée d’hommes d’affaires du sérail – empêche leur mise en œuvre par son incapacité à trouver un successeur consensuel.

Jusqu’à présent, une forme d’union nationale est de mise lors des manifestations. Les revendications régionalistes sont absentes, et diverses catégories sociales défilent ensemble de manière pacifique face à un adversaire commun. La présence de familles (femmes, enfants, personnes âgées) dans les cortèges est un élément marquant en ce qu’il contraste avec ce qu’on a pu observer par le passé.

Enfin, les protestataires aspirent à un changement tout en affirmant leur soutien à l’armée nationale, « issue du peuple », mais aussi à d’autres forces de sécurité, comme le montre le slogan « Frères, frères, les policiers sont nos frères ».


Beaucoup d’observateurs dans le monde entier évoquent un mouvement spontané. Qu’en est-il sur le terrain ?


A Alger, rares sont les manifestants qui affirment que ce mouvement est entièrement spontané. La plupart d’entre eux disent ne se faire aucune illusion quant à la présence d’acteurs de l’ombre issus de différents secteurs de la société algérienne, qui alimentent ce mouvement à défaut de l’avoir suscité.

Nombre de ces acteurs participent en effet à ces protestations ou les soutiennent discrètement. C’est le cas de généraux mis à la retraite anticipée ces dernières années, de cadres et agents de sécurité frustrés par la dissolution du Département du renseignement et de la sécurité en 2015, et d’hommes d’affaires à la stature internationale, empêchés par les premiers cercles du pouvoir de développer pleinement leurs activités économiques. C’est aussi le cas de hauts fonctionnaires, de syndicats autonomes, d’associations de jeunesse, de militants des droits humains, d’étudiants, de journalistes, d’avocats, et de partis d’opposition intégrés au « système ».

La plupart de ces acteurs estiment nécessaire de « réinstitutionnaliser » le pays en neutralisant les forces « extraconstitutionnelles » (le clan Bouteflika) qui affaibliraient la résilience de l’Etat face aux défis économiques, sociaux et régionaux. Ceux-ci risquent de devenir encore plus aigus dans les années à venir, notamment si les réserves de change diminuent de manière significative, que l’inflation augmente et que le contexte sécuritaire se dégrade dans les pays voisins.

Enfin, ces acteurs semblent converger sur la nécessité de réduire le caractère informel, opaque et fragmenté du pouvoir pour « sauver le pays ». L’objectif, au-delà des discours pro-démocratie, est de rétablir les équilibres régionaux tacites au sein des centres de pouvoir, hérités de la guerre d’indépendance (1954-1962), et de renouer avec un minimum de règles pour réduire le règne de l’arbitraire dans le processus officiel de prise de décision.


Quels sont les scénarios possibles ?


Ce mouvement de protestation émerge dans un contexte régional et international particulier. Les Algériens sont tiraillés entre le souvenir de leur printemps démocratique raté de 1988-1991, la crainte d’un retour des violences de la décennie noire, l’aspiration à la liberté et la conviction que le mouvement actuel ne constitue pas une rupture par rapport au « système » mais s’y inscrit (notamment via le rôle de l’armée). Ils veulent éviter un scénario à l’égyptienne (polarisation entre islamistes et anti-islamistes, suivie d’un retour violent à l’autoritarisme) ou à la syrienne (guerre civile), et se rendent compte que les vertus de la démocratie libérale sont remises en cause au niveau international et même en Tunisie. Il est donc très difficile de dire ce qu’il adviendra, en particulier parce que tout dépendra de l’intensification ou de l’affaiblissement de l’élan mobilisateur dans différents secteurs de la société.

Mais vu la diversité des acteurs qui aspirent au changement, il est probable que les protestations montent crescendo tant que Bouteflika maintiendra sa candidature. Leur caractère pacifique ou violent dépendra principalement de la réponse des forces de sécurité. Si celles-ci se montrent aussi professionnelles que lors des récentes protestations, se gardant de charger les foules sauf lorsque celles-ci convergent vers les bâtiments publics, il y a de fortes chances que les violences demeurent limitées du côté des manifestants.

L’article 102 de la Constitution pourrait éventuellement être appliqué. Il serait mis fin au mandat de Bouteflika pour des raisons de santé. Dans ce cas, le président du Conseil de la nation (chambre haute du parlement) assumerait la charge de chef de l’Etat pour une durée de 90 jours au maximum, au cours de laquelle une élection présidentielle serait organisée.

Les partis d’opposition, qui se contentent de suivre le mouvement de peur d’être accusés de récupération, risquent d’avoir du mal à faire entendre leur voix dans le cadre d’un débat politique ouvert sur les solutions potentielles. D’autant que si les mobilisations de masse s’intensifient, de nouvelles forces politiques et associatives émergeront, portant des revendications pour l’instant marginales, comme l’élection d’une Assemblée nationale constituante.

En parallèle, l’armée pourrait être tentée de piloter ouvertement un éventuel processus de transition. Le général à la retraite Ali Ghediri, candidat à la présidentielle, pourrait représenter une personnalité consensuelle, incarnant la « rupture dans la continuité ».

Les Algériens ont tiré les leçons de leur douloureux passé. Mais ils semblent une fois de plus contraints d’expérimenter avec des formes inédites de libéralisation politique, comme ce fut le cas en 1988, avec des conséquences incertaines. Certes, la polarisation entre islamistes et anti-islamistes n’est plus d’actualité. Les partis d’inspiration islamiste qui participent aux élections et sont représentés au sein du parlement et des assemblées populaires régionales et communales pourraient tirer profit de ces contestations et négocier une meilleure représentation politique, mais dans le contexte actuel, leur rôle, tout comme celui des salafistes quiétistes, apparait très marginal. Le risque de violences entre pro- et anti-cinquième mandat, voire entre partisans de la « réinstitutionnalisation » et défenseurs du statu quo, en revanche, est réel. Toute rupture avec le passé devra donc se faire progressivement et dans le respect de l’ordre constitutionnel. Ce ne sera pas facile.