By Noureddine Sefiani

 

La diplomatie digitale est devenue un moyen d’action et d’influence diplomatique important pour les Etats. Mais de quoi s’agit-il exactement?. En langue française on retrouve aussi bien l’expression diplomatie digitale que diplomatie numérique. Le Larousse a tranché cette question en précisant que l’adjectif digital est synonyme à numérique. Malgré cela le débat subsiste et parfois de façon passionnée (Duretz, 2014). Certains persistant à penser que l’adjectif numérique serait préférable à digital. L’auteur du présent article a porté son choix sur l’adjectif digital . Celui-ci est beaucoup plus utilisé sur la toile que son synonyme numérique , et donc offrant plus de probabilités de voir un texte ou un document apparaître sur un moteur de recherche.


Ceci étant les définitions de la diplomatie digitale ne manquent pas. La plus large est la suivante et elle a été émise par Digital Diplomacy Review dans sa page consacrée à la méthodologie et pourrait être traduite comme suit: “La diplomatie digitale au sens large est définie comme l’exercice de la diplomatie par chaque personne (y compris les diplomates et les leaders sans qu’ils en aient le monopole) ayant accès à internet, aux réseaux sociaux, aux plateformes, aux instruments, appareils et applications digitaux”. Celle-ci ressemble plutôt à un fourre-tout ou tout acteur qui se mêle de diplomatie même de loin, de façon épisodique, avec une influence nulle ou minime est considéré comme partie prenante à la diplomatie.


La définition la plus originale est la suivante proposée par Morgane Bravo dans son blog “Think tank Digital Diplomacy”: “La diplomatie digitale consiste à résoudre les problèmes de politique extérieure grâce à l’internet… C’est de la diplomatie conventionnelle sous d’autres formes. Elle consiste à écouter et dialoguer, à évaluer par de nouveaux et intéressants moyens. C’est un instrument du soft power pour un nouveau visage des relations internationales.”


La définition la plus restrictive de la diplomatie digitale est le fait de plusieurs auteurs. Un point commun les unit à savoir qu’ils considèrent tous que la Diplomatie digitale est une extension de la diplomatie publique. A titre d’exemple deux auteurs peuvent être cités, l’un anglophone Olubukola S. Adesina l’autre francophone Thomas Gomart* . Ces deux auteurs donnent pratiquement la même définition bien qu’en des termes et langues différents. Selon Thomas Gomart: ”La diplomatie numérique consiste en la continuation de la diplomatie publique par les nouveaux outils de l’information et de la communication. Elle permet donc de s’adresser autant à la population nationale qu’aux étrangers de manière simplifiée et rapide” (Bacher, 2014).

Le reproche qui pourrait être fait à cette approche est qu’elle se contente de constater l’élargissement du champ d’activité de la diplomatie publique sans faire état de nouvelles thématiques qui d’ores et déjà remplissent le calendrier des ministères des affaires étrangères du fait de la diplomatie digitale. A tel point d’ailleurs que certains pays ont procédé à la nomination de ce qu’on appelle les Tech-Ambassador et le premier à l’avoir fait a été le Danemark en janvier 2017. La mission de ces nouveaux diplomates est de négocier avec les entreprises géantes ainsi qu’avec les start-up à forte valeur technologique sur des projets de coopération (Gagnière, 2017). Par ailleurs l’agenda des ministères des Affaires étrangères de tous les pays s’est enrichi par de nouvelles questions importantes et sur lesquelles doit porter la négociation entre autres: la gouvernance du Net, la cyber-sécurité, la fracture numérique etc..


Ceci étant toute une panoplie d’expressions et de notions plus ou moins proches a fait florès simultanément avec l’apparition et l’évolution de la diplomatie digitale telle que e-diplomacy ou Techplomacy. Ces notions connexes peuvent être regroupées en deux catégories. Dans la première on peut inclure les expressions e-diplomacy et cyber diplomacy qui peuvent être considérées comme désignant le même contenu que la diplomatie digitale. Par contre les expressions suivantes désignent chacune un aspect spécifique de la diplomatie digitale : Techplomacy, Twiplomacy, Data diplomacy, Algorithmic diplomacy, Hashtag diplomacy et Smart diplomacy.


La notion de Techplomacy a été employée par la diplomatie danoise à l’occasion de la nomination d’un Ambassadeur auprès de Silicon Valley. Il s’agit donc de l’activité diplomatique consistant à traiter d’un sujet unique la technologie. Le gouvernement danois considère que le pouvoir économique des grandes compagnies technologiques est devenu tel qu’il peut se transformer en influence politique c’est à dire jouer le même rôle que les États (Fletcher, 2018).


La twiplomacy c’est l’usage de Twitter pour traiter de sujets à caractère diplomatique de la part aussi bien des hommes politiques, des diplomates, de la société civile que de simples individus.
La data diplomacy est la diplomatie qui se sert des données notamment les mégadonnées (big data) pour mettre en œuvre sa politique extérieure ou à tout le moins une partie de celle-ci.

L’algorithmic diplomacy peut être considérée comme une sous-spécialité de la Data diplomacy, puisqu’elle se sert aussi des données mais en les analysant grâce aux algorithmes pour arriver à des conclusions devant lui faciliter la prise de décisions.


La Hashtag diplomacy consiste dans l’usage des hashtags # notamment dans Facebook et Twitter pour amplifier et démultiplier le message que l’on veut faire passer en vue d’atteindre l’audience la plus large possible et en suscitant un maximum de réaction et de commentaires: l’idéal étant d’arriver à créer le buzz.


Enfin la Smart power diplomacy consiste dans la combinaison et le bon dosage entre hard et soft power afin d’arriver à la smart power diplomacy. La notion de smart power a été forgée par le Professeur Joseph Nye (Etheridge, 2009) et c’est Hillary Clinton qui a popularisé l’emploi de l’expression ainsi que son utilisation effective en diplomatie en parlant de smart power diplomacy lorsqu’elle était secrétaire d’état (CBC, 2009).


Au dela de ces concepts qu’en est-il maintenant de l’évolution du concept de diplomatie digitale ? Sur le plan historique le premier acte de diplomatie digitale est attribué par Tom Fletcher dans son ouvrage “Naked Diplomacy” à Carl Bildt, ancien Premier Ministre de Suède qui a envoyé au Président américain un courriel en date du 4 février 1994 pour le féliciter à propos de la levée de l’embargo à l’égard du Vietnam (Fletcher, Naked Diplomacy, 2016). En allant outre les canaux traditionnels utilisés jusqu’à cette date et en utilisant pour la première fois internet pour une correspondance officielle, l’homme d’état suédois aurait ainsi été le premier utilisateur de la diplomatie digitale. Par contre Xavier de la Porte estime que la Diplomatie Digitale a démarré en 2009 au moment où Hillary Clinton était Secrétaire d’état. Celle-ci a recruté deux jeunes férus de technologie Alec Ross et Jared Cohen afin que la politique extérieure américaine puisse tirer le maximum de l’influence et du pouvoir que permet l’utilisation des réseaux sociaux. Et l’auteur de conclure que : « les américains ont été les pionniers dans cette nouvelle manière de faire la diplomatie » (Porte, 2013). Au-delà de l’aspect concernant la date et l’origine exacte de l’apparition de la diplomatie digitale, le plus important demeure que cette forme nouvelle de diplomatie n’a pu se développer et connaître autant de succès qu’avec l’apparition des réseaux sociaux et la croissance exponentielle de leurs membres tout au long des quinze dernières années. A cet égard il y a lieu de rappeler comme suit leurs dates de création.


● 2003 : Linkedin avec 610 millions d’utilisateurs à la date du 4 mars 2019 ● 2004 : Facebook avec 2,271 milliards d’utilisateurs par mois à la date de janvier 2019 ● 2005 : Youtube avec 1,9 milliards d’utilisateurs par mois à la date de janvier 2019 ● 2006 : Twitter avec 338 millions d’utilisateurs actifs à la date du 1 janvier 2018 ● 2010 : Whatsapp avec 1,5 milliards d’utilisateurs par mois et 60 milliards de messages par jour à la date de janvier 2019 ● 2010 : Instagram avec 1 milliard d’utilisateurs à la date de janvier 2019 Aux dates de création des réseaux sociaux et des statistiques de leur audience il faut ajouter d’autres faits significatifs dans l’évolution de la diplomatie digitale à savoir : ● 2007 : Les Maldives créent la 1ere ambassade virtuelle suivis peu de temps après par la Suède et l’Estonie. Les trois sites diplomatiques virtuels ont été” crées auprès de Second Life qui est un site très populaire auprès des jeunes et avaient pour objectif de répondre à toutes les questions posées sur les Maldives, la Suède ou l’Estonie. Toutefois cette expérience ne semble pas avoir été concluante car très peu d’autres pays ont emprunté cette meme voie. ● 2009 : Pour la 1ere fois un ambassadeur en exercice publie un tweet sur son compte en sa qualité d’Ambassadeur; il s’agit en l’occurence de l’ambassadeur du Mexique à Washinghton ● 2015 : Le Foreign and Commonwealth Office à Londres devient le 1er ministère des affaires étrangères à ouvrir un compte Snapchat. Afin de faire ressortir l’évolution qui s’est produite ces dernieres années certains auteurs parlent d’un passage de la diplomatie analogique à la diplomatie digitale. (Wallin, 2012). D’autres notamment l’Ambassadeur espagnol Antonio Casado Rigalt utilise d’autres images dans ce sens. En effet le diplomate espagnol dans la revue du ministère des affaires étrangères de son pays parle quant à lui d’un passage de la diplomatie digitale 2.0 à la diplomatie digitale 3.0 voulant dire par là que la 2.0 a consisté dans l’intégration de la communication digitale dans la pratique des ministères des affaires étrangères. Par contre la 3.0 serait l’étape suivante qui est la pratique de la diplomatie essentiellement par le digital.

Enfin d’autres comme Ilan Manor pensent par contre que l’évolution de la diplomatie digitale devrait amener celle-ci à terme à engager un dialogue direct avec les nations et populations étrangères. Toujours selon Manor le complément indispensable à toute stratégie de diplomatie digitale serait le “tailoring”(le sur mesure) plutôt que le “targeting”(le ciblage). L’auteur donne l’exemple de la perception des Etats-Unis au Pakistan et en Israël pour justifier sa proposition de solutions sur mesure plutôt que le ciblage global car manifestement la stratégie digitale américaine ne peut pas être la même au Pakistan et en Israël (Manor, 2018). Ceci étant l’examen de l’état des lieux de la diplomatie digitale au niveau mondial révèle l’existence d’un nombre incroyable de défis auxquels les ministères des affaires étrangères et les diplomates de chaque pays doivent faire face.

Tout d’abord l’élargissement de la liste des acteurs de la diplomatie pour inclure les individus, la société civile et les différents groupes d’intérêt change les données de base de ce métier dont les acteurs étaient uniquement des responsables gouvernementaux professionnels et respectant un code de conduite écrit (Convention de Vienne sur les relations diplomatiques) et non écrit (essayer à chaque fois d’arriver à un compromis équilibré et qui tient compte des intérêts légitimes des uns et des autres).

L’arrivée des nouveaux acteurs a amené avec elle les fake news ainsi que d’autres menaces beaucoup plus graves et qui peuvent affecter profondément la sécurité nationale. Il s’agit en l’occurrence des hackers aux motivations différentes; certains sont des lanceurs d’alerte et d’autres des criminels tout court.

Il s’agit aussi de ceux qui sont mus par une idéologie extrémiste pour défendre ce qu’ils croient être des causes justes et qui se servent de la toile pour le faire. Le résultat final dans ces cas est le développement de la cybercriminalité, du crime organisé et du terrorisme. La diplomatie dans tous ces cas de figure est amenée finalement y compris par le biais de la diplomatie digitale à lutter contre tous ces risques en gérant au mieux la négociation et la coopération internationales dans ces différents secteurs.

Enfin parmi les acteurs nouveaux ou peut être des acteurs anciens quand ce sont les États qui la pratiquent il y a la cyber guerre. On ne peut refermer cette liste des nouveaux acteurs sans mentionner les individus et/ou les groupes qui utilisent la toile pour engager un dialogue citoyen et même cette catégorie n’est pas facile à gérer. En effet les ministères des affaires étrangères disposent désormais d’une nouvelle audience plus élargie, composée de nationaux et d’étrangers et avec lesquels le dialogue doit être engagé pour obtenir leur adhésion à la politique extérieure suivie; faute de quoi cette frange de la population est capable de faire échouer si elle se mobilise les meilleures politiques tracées et appliquées. Enfin le dernier aspect concernant la diplomatie digitale et les ministères des affaires étrangères a trait à ce qu’on pourrait appeler la souveraineté digitale .

En effet le métier de base des diplomates est de défendre la souveraineté nationale; or de nos jours celle-ci est assaillie de tous les côtés par les assauts du digital; qu’il s’agisse des données personnelles, des données étatiques de la puissance et de l’influence des grandes sociétés qui utilisent le digital et qui arrivent à contourner la souveraineté fiscale des États, ainsi que leur puissance économique. De ce fait tout État qui n’a pas la maitrise de tout le cycle du numérique se trouve finalement sous l’emprise et le bon vouloir de ceux qui contrôlent les dits instruments digitaux et de ce fait la souveraineté numérique, sinon la souveraineté tout court de l’État s’en trouve par définition diminuée. Tenant compte de toutes les donnees qui précèdent la définition suivante nous semble la plus appropriee: “La diplomatie digitale est le recours aux Technologies de l’Information et de la Communication ainsi que la participation à l’élaboration des règles régissant la gouvernance de l’Internet afin de concrétiser les objectifs de la politique extérieure de l’État.”

 

NOTES


1- Marlene Duretz:”Dilemne numérique” in Le Monde du 14 janvier 2014. 2- Foreign policy in an era of digital diplomacy in Cogent Social Sciences. Mars 2017 3- L’explosion du numérique dans les relations internationales in Revue des deux mondes.
4- Thomas Gagniere: Google, Amazon, Facebook, Apple, la diplomatie est morte vive la Techplomatie. Voir aussi Martin Untersinger “Un ambassadeur dans la Silicon Valley pour “conserver du pouvoir à l’ère du numérique” Le Monde 6 juin 2018 5- How Casper Klynge is reinventing diplomacy as the first tech ambassador in Journal The National du 3 mai 2018.
6- Eric Etheridge “How soft power got smart” New York Times 14 janvier 2009. 7- «Clinton touts smart power diplomacy for foreign policy », CBC News 13 janvier 2009. 8- voir page 78. 9- “Toute petite histoire de la diplomatie numérique”, France Culture le 6 novembre 2013.
10- Mattew Wallin “Analog vs Digital Diplomatic world” publié le 17 mai 2012 par American Security Project.
11- Ilan Manor, ”The digitalization of diplomacy: towards clarification of a fractured terminology” publié par Oxford digital diplomacy group.
12- Andres Ortega :”Soberania digital” El Cano Institute 29/52018.