Crisis Group, 30 December 2019

Des violences intercommunautaires opposant principalement des communautés arabes et non arabes ont ravagé l’Est du Tchad en 2019, et pourraient menacer la stabilité du pays. Le gouvernement devrait ouvrir un large débat sur la gestion des mobilités pastorales et soutenir l’organisation d’une conférence inclusive à l’Est.


Que se passe-t-il ? En 2019, l’Est du Tchad a connu des conflits intercommunautaires meurtriers, en particulier entre communautés arabes et non arabes. En dépit d’une accalmie ces derniers mois, ces violences révèlent de profondes fractures identitaires et mettent en lumière une compétition pour la terre, les chefferies traditionnelles et le pouvoir local.

En quoi est-ce significatif ? Dans un contexte intérieur fragile, une recrudescence des violences au Tchad oriental, frontalier de la région soudanaise du Darfour, pourrait menacer la stabilité du pays.

Comment agir ? Le gouvernement devrait assouplir l’état d’urgence pour permettre aux habitants d’accéder aux marchés et aux services publics, ouvrir un large débat sur la gestion des mobilités pastorales, sanctionner les abus des autorités militaires et administratives et soutenir l’organisation d’une conférence inclusive à l’Est.


Synthèse


En 2019, des violences intercommunautaires ont fait des centaines de morts dans l’Est du Tchad. Les tensions ont notamment opposé les communautés majoritaires des régions du Ouaddaï et du Sila aux populations arabes. Loin d’être uniquement le produit de rivalités classiques entre agriculteurs et éleveurs, ces conflits révèlent de profondes fractures identitaires et une compétition pour la terre, les chefferies traditionnelles et le pouvoir local dans ces régions. Ils se doublent d’une crise de confiance entre population et autorités locales, accusées de partialité dans la résolution des litiges. Alors que le changement de donne politique au Soudan voisin inquiète N’Djamena, l’Est du Tchad, frontalier du Darfour, est une zone à risque. Les autorités tchadiennes devraient assouplir l’état d’urgence, qui a fait baisser le niveau de violences mais pèse sur les populations locales. Pour éviter de nouveaux affrontements, elles devraient aussi ouvrir une large réflexion sur la gestion des mobilités pastorales, sanctionner les dérives des autorités militaires et administratives au niveau local et promouvoir une conférence inclusive à l’Est.

Les violences au Ouaddaï et au Sila en 2019 ont des origines diverses. Elles sont d’abord liées à un mouvement croissant de sédentarisation d’éleveurs nomades venus du nord. Si ce processus n’est pas nouveau, il génère aujourd’hui, par son ampleur, de fortes angoisses identitaires au sein des communautés sédentaires et principalement agricoles, majoritaires dans ces régions. Elles craignent d’être dépossédées de leur pouvoir local et accusent les nouveaux arrivants, notamment parmi les éleveurs arabes, de vouloir s’imposer sans respecter leurs coutumes. Les éleveurs se sentent quant à eux stigmatisés. Certains Arabes disent être considérés comme des étrangers dans une région qu’ils ont contribué à façonner.

Ces conflits plongent leurs racines dans les liens tourmentés de cette région avec la province soudanaise du Darfour. Dans les années 2000, la crise au Darfour voisin et la guerre par procuration entre le Tchad et le Soudan exacerbent les antagonismes locaux à l’Est du Tchad et attisent le ressentiment entre les groupes aujourd’hui en conflit. A cette époque, des milices soudanaises progouvernementales, les Janjawid, recrutant principalement dans les communautés arabes, multiplient les attaques contre des villages tchadiens au Ouaddaï et au Sila, forçant de nombreux habitants à s’enfuir et générant une profonde méfiance à l’égard des Arabes. Aujourd’hui encore, les autres communautés accusent souvent ces derniers de vouloir s’accaparer leurs terres et d’avoir des visées hégémoniques.

Les autorités tchadiennes sont très préoccupées par ces foyers de tension à l’Est, comme en témoignent les nombreux déplacements du ministre de la Sécurité publique et du président lui-même dans la région en 2019. A N’Djamena, on craint que ces épisodes de violence fassent tâche d’huile et contaminent d’autres régions, voire que se crée dans cette région un consortium de mécontents agrégeant des ambitions et des groupes très différents. Cette crise intervient en effet dans un contexte intérieur dégradé, quelques mois après une incursion rebelle au Tchad depuis la Libye, en février 2019. Sur le plan régional, la nouvelle donne politique au Soudan, saluée par de nombreux acteurs internationaux, y compris régionaux, n’offre pas encore de réels gages de stabilité pour le Tchad oriental et de sécurité de la frontière entre les deux pays.

Face à la montée des tensions à l’Est, les autorités ont voulu muscler leur réponse en instaurant en août 2019 l’état d’urgence au Ouaddaï, au Sila mais aussi au Tibesti, au Nord. Le gouvernement a renforcé le dispositif militaire au Tchad oriental et intensifié les opérations de désarmement des communautés et acteurs en conflit dans la zone. Cela a fait baisser les affrontements communautaires et la criminalité fin 2019. Mais la présence importante de militaires, les abus des forces de l’ordre et les restrictions des libertés de mouvement et de commerce pèsent sur les conditions de vie des habitants. Surtout, ces réponses ne permettent pas de réduire les fractures entre communautés et font l’impasse sur les problèmes de gouvernance locale qui nourrissent ces conflits. Alors que les défis s’accumulent à l’Est, l’organisation du scrutin législatif prévu en 2020 pourrait s’avérer difficile.

Pour éviter une nouvelle escalade et traiter, même avec des ambitions limitées, les causes profondes de cette crise, les autorités tchadiennes devraient :

ouvrir une large réflexion sur les mobilités pastorales avec la société civile et les partenaires internationaux du Tchad déjà impliqués sur ce sujet, en vue de revoir les politiques foncières et les modalités d’attribution des terres, et d’édicter des règles claires et concertées pour l’installation de nouvelles populations. Un tel débat est d’autant plus nécessaire qu’en raison notamment du changement climatique, le mouvement des éleveurs nomades du Nord, qu’il se manifeste par une transhumance plus précoce et méridionale ou par une sédentarisation croissante va se poursuivre, renforçant l’anxiété et les tensions identitaires à l’Est et ailleurs au Tchad.
 
sanctionner les responsables administratifs et militaires qui, parce qu’ils ont investi dans les troupeaux ou défendent les intérêts de grands propriétaires d’animaux, prennent parti dans les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Pour prévenir de tels conflits d’intérêt, les autorités devraient éviter de nommer des représentants de l’Etat dans des zones où ils possèdent leur propre bétail.
 
soutenir l’organisation d’une conférence inclusive à l’Est du Tchad, regroupant entre autres autorités traditionnelles, commerçants, députés, associations de jeunes, acteurs économiques et religieux. Elle devrait porter sur les relations entre agriculteurs et éleveurs, les questions d’accès à la terre, de la diya (prix du sang), le rôle des chefferies traditionnelles ou encore la circulation des armes, et formuler des recommandations. Cette conférence devrait aboutir à la création d’un comité permanent de médiation, composé de membres sélectionnés par et parmi les participants à la conférence, qui s’assurerait de la mise en œuvre des résolutions, puis deviendrait une structure de médiation entre les communautés en conflit à l’Est, reconnue par les autorités.
 
accompagner et soutenir les autorités traditionnelles plutôt que de faire pression sur elles.
 
assouplir l’état d’urgence pour permettre aux habitants du Ouaddaï et du Sila d’accéder aux marchés hebdomadaires et aux services publics et de reprendre leurs activités. Les autorités devraient également sanctionner les responsables qui abusent de leur pouvoir contre des commerçants et des civils.
 
s’assurer que les armes collectées lors des opérations de désarmement soient systématiquement détruite.

Les partenaires internationaux et les bailleurs du Tchad devraient encourager les autorités en ce sens. Les acteurs humanitaires devraient aussi inclure dans leurs stratégies d’intervention une capacité de réaction pour l’Est au cas où la crise regagnerait en intensité.


Nairobi/Bruxelles, 30 décembre 2019

Pour le texte integral, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/chad/284-eviter-la-reprise-des-violences-communautaires-lest-du-tchad?utm_source=Sign+Up+to+Crisis+Group%27s+Email+Updates&utm_campaign=534f836538-EMAIL_CAMPAIGN_2019_12_27_09_31&utm_medium=email&utm_term=0_1dab8c11ea-534f836538-359395045