Crisis Group, REPORT 289 / AFRICA, 3 JUNE 2020

Les insurgés islamistes progressent dans la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali. Face à cette menace, Niamey devrait accompagner ses opérations militaires d’initiatives politiques visant à apaiser les tensions entre les communautés frontalières et à entamer un dialogue avec les Nigériens ayant rejoint l'Etat islamique.

 

Que se passe-t-il ? Il y a deux ans, le Niger a suspendu sa coopération en matière de lutte antiterroriste avec les milices maliennes dans le Nord de Tillabéri et tenté de contrecarrer l’Etat islamique en sensibilisant les communautés. Depuis lors, les insurgés ont lancé des attaques encore plus meurtrières, et le Niger est revenu à une approche militaire.

En quoi est-ce significatif ? L’escalade des attaques de l’Etat islamique au Niger aggrave la crise sécuritaire au Sahel central. Niamey a tenté plusieurs approches, sans parvenir à ralentir l’avancée des jihadistes. Tandis que les forces de sécurité nigériennes ont partiellement évacué la zone frontalière avec le Mali, le groupe jihadiste se renforce.

Comment agir ? L’Etat islamique est à la fois une menace pour la sécurité et un concurrent de l’Etat en matière de gouvernance. Niamey devrait combiner efforts militaires et politiques pour répondre aux doléances des communautés frontalières, mettre fin aux conflits à base communautaire et engager un dialogue avec les insurgés pour les éloigner du jihadisme.


Synthèse


En décembre 2019 et janvier 2020, les forces de sécurité nigériennes ont subi les attaques les plus meurtrières de leur histoire, perdant des dizaines de soldats lors d’assauts menés par la branche sahélienne de l’Etat islamique opérant entre le Mali et la région frontalière de Tillabéri au Niger. Les insurgés ont repris leurs frappes un an après que les autorités nigériennes eurent décidé de suspendre leur collaboration avec des milices ethnopolitiques maliennes, constatant que cela avait déclenché une effusion de sang entre les communautés nomades rivales de la région. Certaines de ces communautés avaient alors resserré les liens avec l’Etat islamique qui leur offrait sa protection.

Le Niger a ensuite tenté de regagner la loyauté de ces communautés par des forums de dialogue. Ces efforts ayant eux aussi échoué, Niamey est revenu à une option principalement militaire après les attaques meurtrières de la fin 2019. En renouant avec cette stratégie, le gouvernement risque d’enflammer à nouveau les conflits locaux que l’Etat islamique pourrait exploiter. En parallèle d’opérations militaires, le gouvernement ferait mieux de poursuivre ses efforts politiques pour construire la paix entre les communautés frontalières et développer des liens plus étroits avec elles. Par ailleurs, il devrait maintenir ses efforts de dialogue pour éloigner les ressortissants de la région frontalière des groupes jihadistes.

Après les attaques meurtrières de la fin 2019 et un repli militaire initial, Niamey a tenté de regagner du terrain en menant des opérations contre-terroristes brutales avec le soutien et peut-être sous la pression de la France, qui a déployé quelques milliers de soldats dans la région sahélienne. Cette offensive militaire s’accompagne d’une escalade inquiétante de meurtres présumés de civils par les forces de sécurité, situation que les jihadistes pourraient exploiter pour renforcer leur recrutement. Une situation similaire s’était produite en 2017-2018, lorsque le Niger s’était associé aux milices ethniques maliennes considérées comme rivales de communautés frontalières, en particulier les Peul, dont beaucoup se sont alors rapprochés de l’Etat islamique. Niamey devrait éviter de reproduire des erreurs similaires dans un contexte que la pandémie de Covid-19 complique un peu plus. Celle-ci menace non seulement d’affaiblir, voire d’immobiliser, le gouvernement et l’armée, mais elle réduit également la capacité des autorités et d’autres organisations de surveiller le comportement des troupes sur le terrain.

Les communautés frontalières, qui apprennent à vivre l’arme à la main depuis deux décennies, sont devenues de plus en plus hostiles à l’Etat. Le gouvernement nigérien a récemment tenté de les courtiser à nouveau, mais n’a pas réussi à atteindre ses principaux objectifs. Les multiples initiatives de dialogue et de désarmement menées par l’Etat ont manqué de coordination et semé un peu plus de confusion. Ses efforts pour recruter des ressortissants locaux dans les forces de sécurité ont été compromis par le népotisme et la corruption et ont donné peu de résultats probants, en particulier parmi les nomades peul. Il devient de plus en plus difficile de convaincre les habitants des zones frontalières que le gouvernement peut leur offrir davantage que les jihadistes, qui se présentent comme une alternative rivale à la gouvernance de l’Etat. Alors que Niamey espérait que ses actions de sensibilisation envers les communautés locales inciteraient les défections de combattants, les communautés frontalières ne parviennent pas à convaincre ceux des leurs qui ont rejoint l’Etat islamique de renoncer à leur cause.

Le Niger a des marges de manœuvre limitées, d’autant que l’Etat islamique est présent non seulement dans la région de Tillabéri, mais aussi de l’autre côté des frontières avec le Mali et, de plus en plus, le Burkina Faso. Néanmoins, la gestion par Niamey de la crise dans la région de Tillabéri est cruciale si les autorités nigériennes veulent contrecarrer l’extension de l’Etat islamique à l’intérieur des frontières du pays. Les autorités doivent s’en préoccuper non seulement parce que l’Etat islamique représente une menace pour la sécurité, mais aussi parce qu’il constitue une véritable alternative en matière de gouvernance. Face à un tel risque, le Niger devra élaborer une réponse politique ambitieuse et coordonnée pour éviter d’aliéner un peu plus les communautés frontalières et renouer les liens avec elles. Ce faisant, les autorités devront également faire preuve de discernement, pour ne pas exposer aux représailles de l’Etat islamique ceux qui dans les communautés choisiront de privilégier la coopération avec le gouvernement.

Le Niger pourrait en premier lieu mieux identifier les conflits inter- et intracommunautaires pour s’atteler à leur résolution et assécher ainsi le principal vivier de recrutement de l’Etat islamique. Il devrait poursuivre le dialogue avec les jihadistes eux-mêmes afin d’appréhender ce qui pourrait les inciter à quitter les rangs de l’Etat islamique. Les partenaires étrangers – notamment la France et les Etats-Unis – devraient prendre conscience que les efforts du Niger pour établir un dialogue avec une partie des commandants de l’Etat islamique exigent aussi des compromis de leur part. Cela pourrait les obliger à suspendre à court terme certains objectifs antiterroristes pour permettre au dialogue d’avoir un impact durable à plus long terme. Enfin, Niamey devrait répondre aux multiples griefs qui concourent à la marginalisation des populations frontalières, allant de la sous-représentation de groupes comme les Peul dans les forces de sécurité nationales aux tensions autour des droits fonciers. Se préoccuper de ces griefs ne mettra pas immédiatement fin au conflit, mais cela permettra de créer les bases d’un avenir plus pacifique.

Niamey/Dakar/Bruxelles, 3 juin 2020


Pour l’integralite du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/niger/289-sidelining-islamic-state-nigers-tillabery