Quel rôle pour la force multinationale mixte dans la lutte contre Boko Haram ?

Crisis Group, report No 291/Africa, 7 Juliet 2020


Grâce à la Force multinationale mixte, les Etats du bassin du Lac Tchad unissent leurs forces pour contrer la menace jihadiste. Ils ont obtenu certaines victoires mais les jihadistes s’en sont relevés. Pour gagner du terrain et dégager des fonds supplémentaires, les quatre armées devraient coopérer plus étroitement.

 

Synthèse


Que se passe-t-il? Les pays du bassin du lac Tchad ont consenti des efforts encourageants pour coordonner leur action contre Boko Haram grâce à la force multinationale mixte (FMM). Mais leur engagement discontinu et des problèmes de financement combinés à une planification désordonnée ont limité son efficacité. Souvent, les jihadistes se regroupent lorsque les troupes se retirent.

En quoi est-ce significatif? La stratégie de lutte contre les différentes factions de Boko Haram autour du lac Tchad doit inclure les opérations militaires, mais sa réussite dépend aussi de la capacité des quatre pays à améliorer la vie des populations locales et à gagner leur confiance. Une force mixte plus efficace pourrait contribuer à cette approche.

Comment agir? Les Etats du lac Tchad résistent à l’intégration complète de leurs forces dans la FMM, mais mieux partager les plans et renseignements, engager des troupes plus longuement et améliorer le respect des droits humains pourraient la renforcer. Ils devraient travailler avec l’Union africaine et l’Union européenne pour résoudre les problèmes de financement.

La Force multinationale mixte (FMM) est un effort des Etats du bassin du lac Tchad – Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad – visant à mettre en commun leurs ressources pour lutter contre les jihadistes qui les menacent. La force mixte a mené des opérations qui impliquaient souvent que les troupes de ces pays combattent les unes chez les autres. Ces offensives ont débouché sur des victoires et contribué à insuffler un esprit de corps aux troupes. Des factions insurgées réactives se sont toutefois rapidement regroupées, tandis que l’opacité des priorités, la réticence des quatre Etats à céder le commandement des opérations à la force mixte ainsi que des retards de financements et d’approvisionnement ont nui à l’efficacité de la FMM.

Pour répondre plus efficacement à l’insurrection autour du lac Tchad, les actions de la FMM ne suffiront pas ; il faudra également que les Etats parviennent à améliorer les conditions de vie des habitants des zones touchées et à gagner leur confiance. Mais une FMM plus efficace pourrait contribuer à une telle stratégie. Les Etats du lac Tchad devraient donc renforcer sa capacité de planification et de communication, l’échange de renseignements, le respect des droits humains et la coordination entre le civil et le militaire. Ils devraient ensuite trouver un terrain d’entente avec les bailleurs de fonds quant au financement de la force.

Les pays du lac Tchad, avec le Bénin, ont donné à la FMM sa forme actuelle entre la fin 2014 et le début 2015, s’engageant à y affecter plus de 8 000 hommes. L’Union africaine (UA) a approuvé la création de la force le 3 mars 2015 et prévu qu’une organisation sous-régionale, la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), soit l’organisme civil chargé de la diriger. La FMM a établi un cadre multilatéral crucial pour combattre les insurgés de Boko Haram, de plus en plus nombreux à lancer des attaques au-delà des frontières.

La force mixte a connu quelques avancées. Cette collaboration a permis aux forces des différents pays d’apprendre les unes des autres, de promouvoir l’idée d’une coopération transfrontalière et d’améliorer la coordination tactique. Des opérations conjointes, au cours desquelles les troupes tchadiennes étaient souvent déployées dans les autres pays, ont permis d’endiguer l’expansion de Boko Haram en 2015 et 2016, et de faire pression sur le groupe, qui s’est ainsi scindé en au moins trois factions. De courtes offensives de la FMM en 2017 et 2018 ainsi qu’une opération plus soutenue en 2019 ont par ailleurs permis de faire reculer les insurgés, de libérer des civils capturés ou piégés dans les zones que Boko Haram contrôlait et de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire.

Les avancées contre Boko Haram et les factions résultant de sa scission ont cependant généralement été de courte durée. Ces dernières ont en effet toujours réussi à survivre aux offensives. Leur résilience s’explique non seulement par leur aptitude à fuir vers d’autres zones, mais aussi par l’incapacité des Etats eux-mêmes, en particulier le Nigeria, à déployer des efforts de reconstruction et à améliorer les conditions de vie des habitants des zones reprises après les opérations militaires.

Le fait de n’avoir pas réussi à pérenniser les opérations de 2015 et 2016 a probablement favorisé le retour des jihadistes, mais ces derniers sont également parvenus à rebondir après la longue campagne de 2019 – un assaut mené par des insurgés en mars 2020 sur une base du lac Tchad a été l’un des plus sanglants du conflit jusqu’à présent, tuant quelque 90 soldats tchadiens. Le Tchad a ensuite mené une opération visant à sécuriser le lac, mais pas dans le cadre de la FMM. De leur côté, les insurgés semblent à nouveau susceptibles de se regrouper.

La FMM souffre également de limitations structurelles. Sa chaîne de commandement est fragile, même au regard des normes qui régissent les forces multilatérales, car les forces nationales qui la composent combattent principalement dans leur propre pays. En outre, les rotations des troupes de la FMM, décidées par les commandements nationaux, sont fréquentes. L’organe de contrôle civil, la CBLT, manque de moyens et a peine à exercer son autorité sur la force ou à limiter les abus de soldats qui ne rendent de comptes qu’à leurs hiérarchies nationales. Quant à l’UA, si elle autorise la force, elle ne peut réellement contrôler son usage, malgré des tentatives d’instaurer des pratiques communes quant au traitement des insurgés capturés et des personnes qui leur sont associées.

Les retards dans les financements et les processus d’approvisionnement – l’Union européenne (UE) finance la force par le biais de l’UA, mais l’argent européen a longtemps été bloqué à Addis-Abeba – ont différé l’acheminement de matériel essentiel et alimenté les récriminations des acteurs concernés. Les lacunes de la force limitent son efficacité, mais elles n’expliquent qu’en partie la résilience de l’insurrection autour du lac Tchad ; les opérations militaires conjointes doivent s’inscrire dans une stratégie plus large dotée d’une composante politique visant à regagner la confiance des populations du lac Tchad.

Certaines faiblesses résultent de sensibilités nationales. Abuja a tendance à considérer la FMM comme un moyen de sauver la face, en présentant les opérations menées sur le sol nigérian par les forces d’autres pays, principalement le Tchad, comme faisant partie d’une coopération internationale. Malgré une volonté affichée de coopérer, le Nigeria cherche à garder la primauté dans les efforts anti-insurrectionnels et voit d’un mauvais œil une intégration accrue. Le Cameroun, le Tchad et le Niger se satisfont de la coordination sommaire de la FMM, et certains de leurs responsables s’opposent également à une plus grande intégration.

La résistance des hiérarchies militaires nationales à une coopération accrue est une réalité dont il faudra donc tenir compte dans tout effort de réforme de la force. Le retrait par le Tchad, décidé en décembre 2019, de plus de 1 000 soldats combattant avec la FMM au Nigeria, sans en informer dûment les autres capitales, a porté un nouveau coup à la force. Le président Idriss Déby exprime, lui, sa frustration croissante face à ce qu’il considère comme un soutien insuffisant de ses voisins, alors que les troupes tchadiennes mènent le gros des combats. Enfin, les forces armées des quatre pays sont à bout de souffle, car elles rencontrent d’autres défis sécuritaires en plus de l’insurrection autour du lac Tchad.

Pour faire de la force mixte une composante plus efficace des efforts de lutte contre l’insurrection jihadiste de la région, les pays du lac Tchad devraient :

- Renforcer ses capacités de planification, de coordination et d’échange de renseignements. Les gouvernements et les chefs militaires devraient mieux partager les informations avec la force mixte et laisser davantage de liberté aux hauts fonctionnaires pour déterminer ce qui peut être partagé et ce qui ne peut pas l’être pour des raisons de sécurité. Ils devraient engager des troupes pour des périodes plus longues et indiquer clairement quand les forces nationales agissent sous le commandement de la FMM.

- Intensifier, en collaboration avec l’UA, la formation aux droits humains et le suivi des abus afin que les unités de la FMM respectent mieux le droit international humanitaire et les nouvelles normes de l’UA en matière de conduite et de discipline. La FMM doit être particulièrement attentive au traitement réservé aux combattants de Boko Haram qui ont été capturés ou se sont rendus, en veillant à ce que ses unités les remettent rapidement aux autorités civiles. Ceci aiderait les Etats du lac Tchad à améliorer les relations avec les populations locales, qui pourraient sinon tenir les troupes responsables de mauvais traitements infligés à leurs jeunes.

- Permettre à la FMM de mieux soutenir la stratégie de stabilisation régionale de l’UA de 2018, qui vise à améliorer les services fournis et à diversifier les moyens de subsistance dans les zones touchées par le conflit. Pour ce faire, il conviendrait de renforcer la coopération de la force mixte et de la CBLT avec les acteurs civils responsables de cette stratégie. Afin d’améliorer la supervision civile, surtout en matière de droits humains, les Etats du lac Tchad devraient transférer progressivement à la CBLT les composantes civiles de la force qui sont financées par l’UA. Celles-ci dépendent à ce jour du commandement militaire.

L’UA et les bailleurs de fonds, principalement l’UE, devraient soutenir les mesures proposées ci-dessus, tout en veillant à ce qu’elles ne génèrent pas de lourdeurs bureaucratiques. Il est également urgent que les bailleurs de fonds, l’UA et les Etats du lac Tchad trouvent un consensus durable en matière de soutien financier.

La menace jihadiste régionale ne montre aucun signe de faiblesse, alors que la situation dans le Nord-Est du Nigeria se détériore. Une réponse efficace impliquera des efforts civils pour fournir des services publics, améliorer les conditions de vie des habitants des zones durement touchées, et ramener – ou simplement inspirer – la confiance populaire dans l’autorité publique. Il conviendrait également d’offrir aux insurgés des perspectives de démobilisation en toute sécurité et même éventuellement d’engager des pourparlers avec certains d’entre eux. Néanmoins, les opérations militaires restent essentielles pour créer des conditions propices à toutes ces activités. Une FMM renforcée, symbole de la coopération régionale, pourrait soutenir une telle approche.

Nairobi/Bruxelles, 7 juillet 2020

Pour l’integralise du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/west-africa/what-role-multinational-joint-task-force-fighting-boko-haram