Algérie : vers le déconfinement du hirak ?

International Crisis Group, Report No 217, 23 July 2020


Les retombées économiques et sociales de la crise de Covid-19 et les mesures de confinement risquent de multiplier les défis auxquels l’Algérie est confrontée. Les autorités devraient desserrer leur étau sur la contestation populaire et établir un dialogue économique avec le hirak.

 

Que se passe-t-il ? Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place multiplient les défis auxquels l’Algérie est confrontée.

En quoi est-ce significatif ? Pour y faire face, le gouvernement algérien pourrait recourir à l’endettement extérieur et renforcer les mesures d’austérité budgétaire. Ces décisions pourraient toutefois attiser les tensions sociales et aggraver le conflit entre le hirak et le pouvoir.

Comment agir ? Les autorités devraient profiter de l’union nationale générée par l’épidémie afin de desserrer leur étau sur la contestation populaire. Pouvoir et hirak devraient participer à un dialogue économique national qui proposerait des actions concrètes destinées à diminuer l’exposition du pays aux fluctuations du marché pétrolier et gazier.
Synthèse

 

Les retombées économiques et sociales de la crise déclenchée par la Covid-19 et les mesures de confinement que les autorités algériennes ont mises en place risquent de radicaliser le mouvement de contestation (hirak). Afin d’éviter ce scénario, le pouvoir devrait profiter de l’union nationale générée par la pandémie pour desserrer son étau sur le hirak et soutenir certaines de ses initiatives citoyennes. Si un dialogue politique est peu réaliste à court terme, pouvoir et hirak devraient à tout le moins participer à un dialogue économique national visant à lever les obstacles aux changements structurels nécessaires pour éviter une crise économique d’ampleur.

Les organisations financières internationales et pays amis de l’Algérie devraient se préparer à la soutenir financièrement, notamment pour qu’elle puisse mener d’éventuelles réformes économiques, sans pour autant imposer des conditionnalités trop strictes. Si l’Algérie les acceptait, en effet, elles risqueraient – comme dans les années 1990 – de déstabiliser d’importants réseaux de clientèle qui participent à la gestion de la rente tirée des hydrocarbures et d’intensifier les violences.

Le hirak, un mouvement citoyen et largement pacifique, est né en février 2019 suite à l’annonce de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un nouveau mandat. Face au danger sanitaire, le mouvement a fait preuve de sens civique et a respecté les mesures restrictives mises en œuvre par le pouvoir pour endiguer l’épidémie. Le hirak a notamment suspendu ses manifestations de rue et établi des réseaux de solidarité afin de réduire l’impact social du confinement.

Si, sur le plan socioéconomique, le gouvernement algérien a été réactif, mettant en place une série de mesures d’urgence, sur le plan politique, il semble mettre un terme à la période de détente vis-à-vis du hirak qui a suivi l’élection, le 12 décembre 2019, d’Abdelmadjid Tebboune. Ainsi, malgré les promesses de réforme constitutionnelle formulées en réponse aux revendications du hirak, le raidissement sécuritaire devient perceptible. De surcroit, la paralysie économique mondiale et la chute du prix du baril de pétrole ont multiplié les défis économiques et sociaux auxquels l’Algérie est confrontée. Vu la dépendance du pays à l’exportation d’hydrocarbures et l’impact du confinement, la plupart des projections macroéconomiques sont peu optimistes.

A court terme, le gouvernement algérien pourrait devoir recourir à l’endettement extérieur et renforcer considérablement les mesures d’austérité budgétaire, avec pour conséquence possible une recrudescence des tensions sociales. Dès lors, lorsque les mesures de confinement seront levées dans l’ensemble du pays, le hirak pourrait adopter une position plus offensive. Les conditions sont réunies pour que les marches bihebdomadaires reprennent et que s’y ajoutent des grèves générales et la désobéissance civile, ce qui exacerberait le conflit avec le pouvoir.

Le bras de fer auquel le pouvoir et le hirak se livrent depuis février 2019 risquerait de se durcir. A défaut, le hirak pourrait s’épuiser, et en l’absence de mesures répondant aux aspirations que le mouvement exprime, créer un vide laissant la place, dans quelques années, à des groupes minoritaires prônant un discours plus dur et des modes d’actions plus radicaux.

Pour écarter les scénarios les plus risqués et élargir le soutien au président Tebboune, le pouvoir devrait concrétiser les promesses d’ouverture politique faites par le nouveau chef de l’Etat. Ceci passerait, par exemple, par la libération des prisonniers d’opinion, la levée de la censure médiatique et la fin des arrestations arbitraires. De même, il pourrait, sans chercher à les coopter, apporter un soutien accru aux réseaux citoyens que les animateurs du hirak ont mis en place afin de lutter contre l’épidémie et son impact social.

Un dialogue politique qui mettrait fin au conflit est peu probable dans l’immédiat. En revanche, un dialogue économique national suivi et approfondi l’est davantage. Ce dernier pourrait réunir les principales forces politiques, syndicales et associatives, ainsi que des représentants du gouvernement et les entrepreneurs les plus influents du pays, y compris ceux du secteur informel. L’objectif serait d’identifier les obstacles à une réforme économique réelle et de proposer des solutions réalistes et largement acceptées pour les surmonter.

Enfin, si le gouvernement algérien les sollicite, les organisations financières internationales et les pays amis de l’Algérie devraient la soutenir financièrement, notamment son éventuelle stratégie de réformes économiques. Dans ce cas de figure, les éventuels bailleurs de fonds devraient se garder de tenter d’imposer des critères de conditionnalité trop rigides (libéralisation à outrance et austérité budgétaire). Soit les autorités les refuseraient, soit elles se sentiraient contraintes de les accepter, faute d’alternative. Dans ce dernier cas, d’importants réseaux clientélistes qui participent à la gestion de la rente pétrolière et gazière pourraient être déstabilisés, comme ce fut le cas durant les années 1990, contribuant, entre autres facteurs, à l’intensification des violences de la « décennie noire ».


Tunis/Alger/Bruxelles, 27 juillet 2020


Pour l’integralite du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/algeria/217-algerie-vers-le-deconfinement-du-hirak