Les franchises de l’Etat islamique en Afrique : les leçons du lac Tchad

Par Vincent Foucher, International Crisis Group, 29 October 2020

En déclin au Levant, l’Etat islamique met en avant ses percées en Afrique subsaharienne. Vincent Foucher présente les témoignages, rassemblés pour Crisis Group, de militants qui ont participé au jihad dans le bassin du lac Tchad avant de faire défection. Ces témoignages permettent d’éclairer d’un jour nouveau l’influence du « califat » au sud du Sahara.

 

Depuis l’effondrement spectaculaire du « califat » de l’Etat islamique (EI) en 2017, responsables politiques et observateurs se demandent si la reprise des attaques de l’EI en Iraq en 2020 signale une résurgence du groupe. Une chose est certaine, en Afrique subsaharienne, les insurgés liés à l’EI semblent connaître une certaine réussite. La franchise de l’EI qui opère au Sahel a gagné en importance, résistant aux initiatives des armées régionales et à la mission militaire menée par la France. Au Mozambique, de l’autre côté du continent, les insurgés liés à l’EI ont ouvert un nouveau front dans le nord du pays, riche en gaz.

Dans le nord-est du Nigeria et le bassin du lac Tchad, l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO, ou ISWAP en anglais), une dissidence du mouvement souvent connu sous le nom de Boko Haram et qui revendique son affiliation à l’EI, multiplie ses attaques contre les forces de sécurité.

L’évolution de l’EI en Afrique est pourtant bien mal connue. Crisis Group espère apporter un éclairage nouveau sur le sujet, grâce à des entretiens approfondis avec d’anciens combattants de l’EIAO, sur la manière dont l’EI cultive et soutient ses alliés sur le continent. En novembre 2019 et mars 2020, Crisis Group s’est entretenu avec seize transfuges de Boko Haram et de l’EIAO.

Parmi les personnes interrogées figuraient plusieurs hommes qui avaient servi comme gardes du corps auprès de plusieurs commandants importants de l’organisation, ainsi que l’un des hommes impliqués dans la gestion des plateformes de communication électronique utilisées par les jihadistes nigérians pour échanger avec le califat de l’EI au Levant. Le compte-rendu qui suit est principalement basé sur leurs témoignages, les informations étant presque toujours corroborées par au moins deux de ces sources, consultées indépendamment.

Les conclusions ne concernent que la période précédant la défection de ces hommes (en 2017 ou début 2018 au plus tard) et sont spécifiques à Boko Haram et à l’EIAO. Mais elles donnent une idée de la manière dont l’EI a déployé un soutien limité mais ciblé - des conseils idéologiques et opérationnels, ainsi que de petites sommes d’argent - pour renforcer à distance les capacités d’un groupe jihadiste après son affiliation à l’EI et en faire une force plus puissante.

La présente analyse montre également que le groupe peut soutenir une franchise sans exercer un contrôle direct sur elle, et cela même si leur relation est parfois tendue. Elle décrit également comment les groupes locaux – et les factions au sein de ces groupes – tirent profit de leurs liens avec l’EI. Ces recherches complètent les travaux antérieurs de Crisis Group sur la manière dont l’EI exploite le chaos et les griefs locaux, souvent en se greffant sur des conflits locaux.


Comment Boko Haram est devenu une franchise de l’Etat Islamique


L’essor rapide de l’EIAO – qui a défié les opérations militaires conjointes menées par les pays riverains du lac Tchad (Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) dans leurs zones frontalières – est encore mal compris, tout comme la nature de ses liens avec l’EI. Ce qui ressort clairement des déclarations des personnes avec lesquelles Crisis Group s’est entretenues, c’est que le groupe jihadiste mondial qu’est l’EI a joué un rôle essentiel dans le repositionnement des insurgés du lac Tchad sous sa franchise et leur a fourni une aide concrète précieuse qui a dopé leur lutte armée. Pourtant, l’implication de l’EI a souvent été déterminée par des événements et des décisions prises en Afrique par des acteurs locaux, plutôt que par les choix formulés au Levant.

Les insurgés nigérians ont été intéressés par l’EI dès qu’il a commencé à gagner en visibilité. La proclamation du califat au Levant par Abou Bakr al-Baghdadi en juin 2014 a marqué les camps jihadistes au nord-est du Nigeria. En août, Abubakar Shekau, alors chef et « imam » de Boko Haram (connu officiellement sous le nom de Jama'tu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad, ou JAS), a publié sa propre déclaration, annonçant que le territoire acquis par le JAS était « un Etat parmi les Etats de l’islam ».

Contrairement à ce qui a été parfois rapporté, Shekau n’a pas proclamé son propre califat. Mais il n’a pas non plus prêté allégeance au califat d’al-Baghdadi ; à l’époque, il n’en a pas parlé explicitement. Les transfuges disent que l’objectif de Shekau était simplement de s’identifier à l’EI afin d’apaiser les combattants du JAS et les affiliés qui étaient en faveur de relations plus étroites avec l’EI, sans toutefois reconnaître al-Baghdadi comme son chef.

Les membres du JAS qui étaient les plus favorables à des liens avec l’EI étaient alors ceux qui avaient la plus grande expérience internationale et qui étaient convaincus que des liens à l’étranger permettraient d’intensifier et d’améliorer leurs opérations. Certains d’entre eux avaient passé du temps en Algérie ou au Soudan dans les années 1990 avant de rejoindre Boko Haram, d’autres avaient eu auparavant des contacts avec al-Qaeda au Maghreb islamique, et d’autres encore avaient participé au jihad en Somalie. Selon plusieurs transfuges, le principal chef militaire (amir ul-jaysh) du JAS de l’époque, Aliyu al-Gombewi – qui avait, lui, fait l’expérience du jihad à l’étranger – était le plus ardent défenseur du rapprochement avec l’EI.

Il reste difficile de savoir exactement comment les premiers contacts entre le JAS et l’EI ont été forgés, mais les transfuges signalent que la communication par Internet était fréquente dès 2015. Au début, le principal défi en matière de communication était que Boko Haram ne disposait pas d’une connexion Internet stable – comme on le sait déjà grâce au témoignage d’un insurgé tunisien de l’organisation Ansar al-Sharia, qui avait lui-même pris contact avec le JAS. Selon les transfuges, le groupe a surmonté ces difficultés techniques et les contacts fonctionnaient sans problème. L’EI a même commencé à donner des conseils au JAS sur la façon de gérer ses communications, en lui suggérant d’utiliser l’application de messagerie Telegram – populaire parmi les jihadistes en raison de son chiffrement supposé solide – au lieu de WhatsApp.

Les deux organisations échangeaient dès lors des enregistrements audios, des vidéos, des photos et des documents sur les combats récents, l’organisation interne et la doctrine religieuse, parfois quotidiennement. Les dirigeants des deux camps avaient parfois des conversations en direct. Du côté de l’EI, Abou Mohammad Al-Adnani, chef des opérations extérieures du groupe, tué en août 2016 en Syrie lors d’une attaque américaine, aurait été l’interlocuteur privilégié. Du côté du JAS, Shekau participait parfois en personne, ainsi que des membres de la Choura, alors présidée par Mamman Nur, un prédicateur populaire et un compagnon du défunt fondateur de Boko Haram, Mohamed Yusuf.

Les critiques de Shekau au sein du JAS espéraient ainsi que l’EI les aiderait à réduire l’usage des méthodes les plus extrêmes.
Les transfuges affirment qu’à cette période, alors que les deux groupes communiquaient et que leurs dirigeants évaluaient la logique et les éventuels avantages d’un partenariat, des tensions opposaient déjà Shekau et certains de ses détracteurs au sein du JAS quant à la nature de la relation à avoir avec l’EI. Le chef du JAS était partisan de tactiques brutales, notamment d’attentats suicides à la bombe visant des civils et d’attaques de mosquées, ainsi que de l’emploi de femmes ou même de jeunes filles pour livrer et faire exploser des bombes. Il considérait que les civils musulmans qui n’étaient pas fidèles au JAS étaient des cibles légitimes. Les critiques de Shekau au sein du JAS espéraient ainsi que l’EI les aiderait à réduire l’usage des méthodes les plus extrêmes.

Alors même que les échanges entre les deux organisations se poursuivaient, Shekau restait réticent à prêter allégeance à al-Baghdadi, de peur de voir son propre pouvoir s’éroder. Un transfuge a ainsi déclaré à Crisis Group : « Shekau craignait trois choses : de perdre le contrôle, de recevoir des ordres et d’être rétrogradé d’imam à wali [une sorte de gouverneur] ». Selon les transfuges, Shekau avait expliqué aux membres de la Choura qui le poussaient à prêter serment qu’il voulait rencontrer al-Baghdadi en personne avant de le faire – ce que les membres du groupe avaient interprété comme une manœuvre dilatoire, étant donné la difficulté d’organiser une telle rencontre. A un moment donné, Shekau avait même argué des liens préalables de Boko Haram avec al-Qaeda, alors que ces liens étaient distendus depuis plusieurs années déjà.

Une série de défaites militaires subies par le JAS a finalement forcé Shekau à revoir sa position. Début 2015, le JAS a perdu plusieurs des villes dont il avait pris le contrôle, et il s’est replié sur des zones plus sûres, notamment celle de Sambisa, une grande forêt au milieu de l’Etat de Borno, dans le nord-est du Nigeria. Le 7 mars de cette année-là, Shekau a finalement prêté allégeance à al-Baghdadi, un geste que les transfuges décrivent comme un appel à l’aide. Un peu plus tard ce même mois, le JAS a perdu sa capitale autoproclamée, la ville de Gwoza, reprise par l’armée nigériane, alors soutenue par une société militaire privée sud-africaine.

Alors que les combattants jihadistes se repliaient, l’armée a détruit des dizaines de leurs technicals, ces véhicules tout-terrain équipés d’armes lourdes, utilisés dans les conflits à travers le Sahel. Plus que jamais, Shekau avait besoin de toute l’aide que l’EI pouvait lui apporter, non seulement pour combattre l’armée nigériane et ses alliés, mais aussi pour endiguer la nouvelle vague de critiques internes qui visaient ses performances en tant que dirigeant. Il a fini par considérer que prêter allégeance était un mal nécessaire.


Idéologie, formation et réformes


Les transfuges interrogés par Crisis Group affirment qu’après le serment d’allégeance de Shekau, l’EI a soutenu les jihadistes nigérians, prodiguant des conseils idéologiques et opérationnels, mais aussi une certaine assistance matérielle.

Les insurgés nigérians étaient très demandeurs des avis de l’EI en matière de théologie et de politique. Shekau a soumis à l’organisation un opuscule rédigé par Mohamed Yusuf, le fondateur de Boko Haram, et intitulé Hadhihi ‘Aqidatuna wa Minhaj Da‘watina (Ceci est notre credo et notre méthode de proclamation), que l’EI a approuvé comme étant conforme à sa propre doctrine. Un transfuge a décrit la relation entre l’EI et le JAS de la manière suivante : « En cas de problème, Shekau réunit les commandants ou la Choura pour préparer une question à soumettre à l’EI. Puis l’EI répond, en citant un verset du Coran ou un hadith [une transcription des paroles ou des actions du prophète Mohammed qui sert de guide aux musulmans] : “Le Prophète a dit ceci ou cela”.

Au sein de Boko Haram, nous n’avons pas de connaissances avancées. Nous n’avons pas de sommités religieuses ». Dans leur recherche de validation des croyances et des pratiques, les insurgés nigérians reconnaissaient clairement la prééminence d’al-Baghdadi.

Shekau n’écoutait cependant pas toujours les conseils de l’EI. Lorsque des dissidents de la ligne de Shekau demandaient à l’EI d’arbitrer des différends, leurs interlocuteurs levantins se rangeaient souvent de leur côté : l’EI a ainsi affirmé que l’EIAO avait tort d’asservir les femmes et les jeunes filles musulmanes prises dans les zones contrôlées par les Etats auxquels l’EIAO s’opposait. En l’occurrence, Shekau a répondu qu’il n’asservissait que des chrétiens, ou bien des musulmans apostats, et il n’a pas modifié sa pratique.

L’EI a également désapprouvé l’utilisation de femmes comme kamikazes, insistant sur le fait que cette tactique ne devait être utilisée qu’en dernier recours. Selon les termes d’un transfuge : « L’Etat islamique a dit à [Shekau] qu’une amaliya [une attaque suicide par une jeune fille ou une jeune femme] ne pouvait se produire qu’en cas d’encerclement dans une situation sans issue. Dans ce cas, une jeune fille peut décider de sacrifier sa vie. Mais on ne peut pas mettre une veste [bourrée d’explosifs] à une jeune fille et l’envoyer attaquer des civils ». Mais sur ce point non plus, Shekau n’a pas cédé et a continué d’employer des femmes porteuses de bombes.

Ces désaccords n’ont cependant pas dissuadé l’EI de renforcer son soutien aux insurgés du lac Tchad. L’EIAO a par exemple reçu de nombreux conseils en matière militaire. Un transfuge a ainsi expliqué que l’EIAO avait envoyé à l’EI des photos d’équipement saisi aux mains de l’armée camerounaise lors d’une attaque en octobre 2014, demandant à ses interlocuteurs du Levant de quoi il s’agissait. L’EI a répondu qu’il s’agissait d’un drone non armé et a envoyé à l’EIAO des instructions vidéo pour lui permettre de l’utiliser. C’est ainsi que l’EIAO a pu utiliser son premier drone pour la surveillance et la reconnaissance.

Dans un autre cas, l’EIAO a demandé des conseils pour la production de munitions de type AK-47, qui venaient à manquer. L’EI a répondu sous la forme d’une vidéo détaillant la façon de procéder, en utilisant la poudre des obus d’artillerie. Plusieurs transfuges ont également confirmé que l’EI avait conseillé à l’EIAO de blinder ses véhicules piégés.

Au-delà des conseils à distance, l’EI a également envoyé des formateurs en personne au Nigeria. Peu après l’allégeance de Shekau, une équipe de six à huit « Arabes » dirigée par un certain Abou Obeidah, un jihadiste libyen expérimenté, est arrivée dans la forêt de Sambisa. Ces formateurs y ont passé plusieurs mois. Les commandants de toutes les unités de l’EIAO, même ceux basés en dehors de Sambisa, ont été convoqués pour suivre des cours de stratégie et de tactique. Les conseillers ont notamment suggéré que l’EIAO revoie ce qui était devenu sa tactique d’assaut standard – les charges d’infanterie – en faveur de manœuvres effectuées par des unités plus petites et mieux entraînées.

Un transfuge décrit ainsi le contenu de la formation: « Ils nous ont formés sur les techniques anti-aériennes, sur les blindés, sur l’infanterie. Nous avons beaucoup appris grâce à eux. Ils allaient au combat avec nous. Ils nous observaient, en nous expliquant que notre manière d’agir était tellement dangereuse que c’était pratiquement du suicide ».

Le califat a également essayé de faire adopter une série de réformes pour améliorer l’efficacité de l’EIAO sur le terrain. Il a envoyé un programme quotidien détaillé pour les membres masculins, combinant éducation physique et religieuse. Un transfuge le décrit ainsi : « Tôt le matin, on doit faire un jogging et des pompes. Tous les combattants font ça. Ensuite, lecture du Livre [le Coran]. Ensuite, on se lave et on s’habille. Et on a aussi des patrouilles matinales ». Plus fondamentalement, l’EI a interdit l’utilisation d’enfants soldats et a encouragé l’EIAO à former une armée permanente logée dans des casernes au lieu des milices en place, qui mobilisaient des combattants en fonction des besoins. Il a également proposé la création d’une amniya, un service de sécurité interne pour surveiller les combattants, à l’instar de ce qu’il avait fait au Levant.

En outre, les conseillers arabes ont formé l’équipe média de l’EIAO (même s’ils ont estimé après la formation que les performances de l’équipe étaient insuffisantes et ont insisté pour que les images brutes soient envoyées à la centrale de l’EI pour montage). Ils ont également exhorté Shekau – un personnage instable, dont les apparitions médiatiques ont souvent été incohérentes – à faire profil bas, invoquant la propre politique de sécurité de l’EI en place pour les walis.

Les insurgés du lac Tchad ont mis en œuvre ces réformes de façon inégale. L’EIAO a ainsi créé un embryon d’amniya, sous la direction d’un membre de longue date, Mallam Tahiru Baga, mais pas d’armée permanente. A contrecœur, le groupe a pris quelques mesures sur la question des enfants soldats. Comme l’a fait remarquer un ancien combattant : « Certains enfants ont été renvoyés à l’école. Mais certains ont fait du zèle et refusaient d’y aller. L’avantage avec les enfants, c’est qu’ils n’ont pas peur. Ils crient même aux autres d’avancer [au combat] ». Quant à la routine d’entraînement, elle n’a eu qu’un impact limité, selon un autre transfuge : « Même Shekau ne suivait pas les instructions. Les gens sont paresseux ».


Assistance financière et matérielle


Les transfuges interrogés par Crisis Group insistent sur le fait que l’EI n’a pas envoyé d’armes, ce qui rejoint les conclusions d’autres recherches selon lesquelles l’EIAO – tout comme Boko Haram avant lui – se serait principalement équipé en saisissant des armements aux mains des armées régionales. En revanche, les transfuges soulignent que l’EI procédait à des transferts d’argent. L’aide arrivait au moins toutes les deux semaines, pour des montants variant entre 10 000 et 100 000 dollars, au travers d’individus ou d’entreprises nigérianes sympathisants ou par des livraisons effectuées par des coursiers nigérians qui se rendaient en Arabie saoudite ou aux Emirats arabes unis pour récupérer l’argent pour le compte de l’EIAO.

Ces coursiers achetaient également des marchandises – notamment électroniques – dans les centres commerciaux du Golfe, soit pour les revendre au Nigeria et reverser les bénéfices à l’EIAO, soit pour équiper les combattants. Selon les transfuges, cette manne a permis l’achat de plusieurs véhicules à quatre roues motrices d’occasion, qui ont été acheminés depuis des ports de la côte ouest-africaine jusqu’au territoire de l’EIAO. Des coursiers auraient également acheté des bonnets afin d’équiper les soldats pour la saison froide.

L’argent de l’EI a également joué un rôle clé dans le traitement du ghanima (butin de guerre) par l’EIAO. Selon l’interprétation que l’EI fait des principes juridiques islamiques, les combattants sont censés se partager les quatre cinquièmes du butin pris au combat et en donner un cinquième à l’organisation. La direction de l’EIAO conserve cependant le droit de racheter tout équipement militaire ou de transport que les combattants ont saisi. Les dirigeants de l’EIAO ont utilisé les transferts monétaires de l’EI pour racheter le matériel capturé par les combattants à des prix convenus – l’EI aurait même fourni une liste de prix. En facilitant ces achats, l’EI a contribué à fournir aux combattants un revenu (les transfuges ont expliqué qu’un raid réussi pouvait rapporter aux combattants jusqu’à 150 000 nairas, soit 350 dollars) tout en aidant le commandement de l’EIAO à centraliser des armements stratégiques.

Alors même que l’EI envoyait de l’argent à l’EIAO, le groupe avait clairement indiqué qu’il pourrait être contraint d’interrompre ce soutien tôt ou tard en raison des efforts internationaux en matière de lutte contre le financement du terrorisme. L’EI a donc encouragé l’EIAO à devenir financièrement autonome, en partageant les leçons tirées de son expérience dans certaines parties de l’Iraq et de la Syrie, où il a tenté de maintenir une économie fonctionnelle – et donc taxable – dans les zones sous son contrôle.


Les relations tumultueuses de Shekau et la scission de l’EIAO


Même en bénéficiant des largesses de l’EI, Shekau est resté rétif aux tentatives du califat pour exercer son autorité. Ainsi, lorsque l’EI a demandé à l’EIAO d’envoyer 1 000 combattants pour l’aider à défendre la ville de Syrte en Libye, Shekau a refusé, disant qu’il ne pouvait pas se séparer de tous ces hommes. Selon les récits des transfuges, Shekau était souvent irrité par la présence de l’équipe d’Abou Obeidah et par ses questions incessantes, et il les considérait comme une menace pour son pouvoir.

Il se méfiait tout particulièrement des demandes d’information de l’EI concernant les effectifs, le matériel militaire et les finances dont disposait l’EIAO. Shekau aurait finalement essayé de faire arrêter Abou Obeidah et ses hommes, mais le chef militaire de l’EIAO, Aliyu al-Gombewi, les a fait sortir d’urgence de Sambisa pour les évacuer vers le lac Tchad, d’où ils se sont échappés. Peu après, cependant, Shekau aurait envoyé une équipe à la poursuite d’Aliyu et l’aurait fait tuer.

C’est en fait moins avec l’EI qu’avec ses détracteurs au sein même de l’EIAO que Shekau avait des relations plus difficiles. Après que Shekau a refusé d’envoyer des combattants en Libye, c’est le commandant de l’EIAO pour la zone du Lac Tchad, Abubakar Mainok, qui a envoyé lui-même des combattants, mettant ainsi en lumière le fossé grandissant entre Shekau et ceux qui souhaitaient entretenir des relations plus étroites avec l’EI. Un transfuge rencontré par Crisis Group a reconnu deux anciens combattants du lac Tchad parmi les quelques combattants subsahariens apparaissant dans une vidéo promotionnelle de l’Etat islamique en Libye de mai 2016. Parallèlement, Shekau continuait de s’aliéner de nombreux commandants de l’EIAO, qui considéraient qu’il thésaurisait de l’argent et des armes et refusait de partager cette manne avec ceux qu’il n’aimait pas ou en qui il n’avait pas confiance.

Vers la mi-2016, environ un an après le serment de Shekau à al-Baghdadi, l’EIAO s’est scindé en deux, l’opposition interne à la direction de Shekau éclatant enfin au grand jour. Selon les transfuges, un certain nombre de jihadistes nigérians de haut rang ont commencé à exprimer leur mécontentement à l’égard de Shekau lors de conversations privées avec des responsables de l’EI. Même si l’EI ne les a jamais autorisés à agir contre Shekau, certains de ses lieutenants se sont sentis encouragés parce qu’ils étaient persuadés que leurs interlocuteurs au Levant étaient eux aussi de plus en plus frustrés par le comportement de Shekau. A l’insu de l’EI, un certain nombre de hauts responsables de l’EIAO et de proches de Shekau, dont le chef de la Choura, Mamman Nur, et Habib Yusuf, fils de Mohamed Yusuf, ont quitté la forêt de Sambisa et ont obtenu le soutien d’autres responsables de l’EIAO basés dans la forêt d’Alagarno, à l’ouest de Sambisa, et sur les îles et les rives du lac Tchad. Ils se sont tous réinstallés dans la zone du lac Tchad, et ils ont ensuite pris le contrôle de la base dans la forêt d’Alagarno.

Le groupe dissident n’a informé l’EI de sa décision qu’une fois la scission accomplie. Embarrassé par un nouveau cas de factionnalisme dans le jihad, l’EI a encouragé Habib Yusuf à garder ses distances vis-à-vis de Shekau mais à ne pas l’attaquer. Toutefois, dans le même temps, l’EI a immédiatement redirigé son financement vers la faction de Yusuf. D’après un partisan de Yusuf, cet argent a joué un rôle crucial, car les temps étaient durs dans les premiers jours après la scission : « Les sauterelles sont venues. Nous avons commencé à manger des feuilles de jamelonier et même ça, nous avons fini par ne plus en avoir assez. » Les combattants se sont partagé l’argent liquide, les hommes célibataires recevant une somme de 5 000 nairas (12 dollars) et ceux qui avaient une famille 10 000 nairas (24 dollars).

Entretemps, l’EI tentait, sans succès, de réconcilier les factions. Il a d’abord négocié une trêve qui a permis à la famille de certains membres de la faction de Yusuf de quitter la forêt de Sambisa pour le lac Tchad. Deux transfuges affirment qu’al-Baghdadi lui-même a organisé un appel téléphonique à trois avec Shekau et Yusuf pour tenter de régler les différends. L’EI a suggéré à un moment donné que Yusuf reste sous le commandement de Shekau tout en étant posté au lac Tchad en tant que wazir (une sorte d’adjoint). Le groupe de Yusuf a refusé. Finalement, début août 2016, quelques mois après la scission, la lettre d’information de l’EI, al-Naba, a présenté Yusuf comme le wali de l’EIAO, sans même faire mention de Shekau. Ce dernier a réagi rapidement, insistant dans un enregistrement audio publié le 3 août 2016 sur le fait que l’EI avait été trompé.


Après la scission


Depuis la scission, l’EI et la nouvelle direction de l’EIAO ont gardé des liens étroits. L’EI a continué d’envoyer de l’argent et de prodiguer ses conseils. Les transfuges interrogés par Crisis Group affirment que quelques membres de l’EIAO circulaient hors du Nigeria pour rencontrer les représentants de l’EI en Libye, au Soudan et dans le Golfe. Avant leur départ du groupe, les transfuges n’ont par contre pas vu d’autres formateurs venant de Libye ou d’ailleurs. Des sources civiles qui se rendent fréquemment sur le territoire de l’EIAO ont signalé à Crisis Group la présence de quelques formateurs étrangers depuis le départ des transfuges.

On ne sait donc pas pour le moment si l’EI a envoyé ou non des éléments au Nigeria après son déclin au Levant. Ce qui est clair, c’est que l’EIAO a cependant continué à faire des progrès en adoptant les doctrines du califat sur la gouvernance et sur d’autres sujets. Par exemple, et comme Crisis Group l’a déjà documenté, l’EIAO a essayé, avec un certain succès, de se réconcilier avec les civils musulmans dans les zones sous son influence, en facilitant la circulation et le commerce, en patrouillant les routes et en fournissant des services de base, essayant ainsi de suivre l’appel de l’EI à construire une base économique durable.

Alors que Shekau s’était aliéné les civils en pratiquant des confiscations, souvent massives et violentes, de bétail et de céréales, l’EIAO d’après la scission a mis en place une taxation raisonnable, basée sur l’argent liquide, des transactions commerciales et de la production agricole (notamment pour le bétail et le poisson). Il a également adopté un système de comptabilité informatisé idariya, diffusé par l’EI, et pour lequel l’EIAO utilise des ordinateurs portables alimentés par des panneaux solaires.

L’EIAO a aussi mis en œuvre des réformes militaires s’inspirant des suggestions antérieures de l’EI que Shekau avait largement ignorées. Il a ainsi cessé d’avoir recours aux enfants soldats et aux kamikazes féminines, consolidé l’amniya et créé une armée permanente. Par cette dernière réforme, il a obligé les membres à choisir entre la vie militaire professionnelle et la vie civile (même s’il reste possible de mobiliser des civils pour des opérations défensives). Les soldats du nouvel EIAO ont désormais souvent des uniformes avec des signes indiquant l’unité à laquelle ils appartiennent. Selon un transfuge, ces signes servent au triage et à l’identification des morts et des blessés.

Ces réformes ont clairement joué un rôle dans le professionnalisme croissant de l’EIAO, que des militaires africains et occidentaux familiers du terrain du lac Tchad ont signalé à Crisis Group. Ce professionnalisme explique les succès militaires de l’EIAO en 2017 et 2018 et son pic d’activité en 2020. Depuis 2016, l’EIAO a lancé plus d’attaques et fait beaucoup plus de victimes parmi les militaires que le JAS de Shekau.


Les leçons du lac Tchad


Les témoignages des transfuges mettent en exergue un certain nombre de leçons. La plus évidente est que les rapports entre les insurgés du lac Tchad et l’EI ont été bénéfiques pour les deux parties. En soutenant le jihad au Nigeria et ailleurs, l’EI a pu garder une partie de son image, malgré la perte de son emprise territoriale au Levant. La promotion massive des opérations de l’EIAO dans les médias de l’EI, qu’il s’agisse de la lettre d’information al-Naba ou de l’agence de presse Amaq, démontre la volonté de l’organisation de mettre en avant cette franchise locale à une période où l’EI est en difficulté en Iraq et en Syrie.

Les jihadistes nigérians ont eux aussi bénéficié de cette relation, non seulement en termes symboliques, mais aussi concrètement. L’orientation idéologique, la formation technique et militaire, les conseils en matière de gestion et l’argent reçu, même limité, leur ont permis de renforcer leur organisation et d’améliorer leur efficacité sur le champ de bataille. Il est évident que même un soutien limité et à distance de la part de l’EI peut avoir un impact important sur le terrain.

Cela dit, il semble que l’influence de l’EI ait rencontré certaines limites. Comme l’expliquent les transfuges, durant la période discutée ici, l’EI n’a jamais exercé de commandement ni de contrôle sur l’EIAO. Shekau s’est souvent senti suffisamment puissant pour ignorer les directives de l’EI, qui n’a eu d’autre choix que de tolérer cette insubordination apparente. L’EI n’a pas pu éviter la scission de l’EIAO en 2016, malgré sa frustration évidente face à cette situation. L’EI n’a pas non plus été en mesure de transformer la franchise locale du Lac Tchad en une menace plus globale, prête et capable de perpétrer des attaques plus lointaines. Il n’est pas certain que l’EI en ait jamais eu l’intention, se contentant peut-être de profiter des prouesses locales de l’EIAO pour redorer son blason.

Il ne faut pas exclure que l’EI cherche à exercer une influence plus importante sur le jihad dans la région du lac Tchad. Depuis 2018, date à laquelle le dernier des transfuges interrogés a quitté le groupe, certains observateurs affirment que l’EI aurait renforcé son contrôle sur l’EIAO. L’analyste nigérian Fulan Nasrullah, par exemple, insiste sur le fait que l’EI exercerait une influence croissante grâce aux combattants formés en Libye, qui retournent maintenant dans leur région natale du lac Tchad. Certains observateurs font l’hypothèse que les nouvelles tensions internes, qui ont entraîné la mort de personnalités importantes de l’EIAO comme Mamman Nur en 2018 et Ba Idrissa en 2020, seraient liées à la volonté de l’EI de faire le ménage et d’exercer une autorité plus directe sur sa franchise du Lac Tchad.

Pour conclure, il semble claim que les chercheurs et les gouvernements ont tout intérêt à nouer des liens et à s’entretenir avec des transfuges. Ceux-ci ont beaucoup à dire sur la façon dont les choses se déroulent réellement sur le terrain. Dans les mois à venir, Crisis Group publiera d’autres travaux basés sur des entretiens avec des personnes qui ont volontairement quitté Boko Haram et ses deux factions actuelles, afin de mettre en lumière ce qui motive les recrues à rester ou à quitter les groupes jihadistes.