Apaiser les tensions ethno-politiques au Cameroun, en ligne et hors ligne

International Crisis Group, 03 December 2020

Au Cameroun, deux ans après des élections présidentielles contestées, les rivalités entre les partisans du président et ceux de son principal opposant prennent une tournure ethnique. Le gouvernement devrait engager des réformes électorales, interdire la discrimination et travailler avec les entreprises de réseaux sociaux pour juguler les discours de haine.

 


Que se passe-t-il ? Le dirigeant de l’opposition, Maurice Kamto, conteste encore les résultats de l’élection présidentielle de 2018, tandis que ses sympathisants et ceux du président Paul Biya échangent des invectives qui se transforment souvent en insultes à caractère ethnique. Attisés par des propos incendiaires en ligne, ces discours haineux entrainent de nouvelles violences.

En quoi est-ce significatif ? Les tensions entre les camps de Biya et de Kamto, de plus en plus souvent formulées en termes ethniques, menacent la stabilité nationale, déjà ébranlée par l’insurrection séparatiste dans les régions anglophones. Sans une action du gouvernement, ces divisions risquent de détériorer le tissu social et politique du Cameroun et d’engendrer des violences.

Comment agir ? Le gouvernement devrait s’attaquer aux défaillances du système électoral qui ont discrédité le scrutin de 2018 et proscrire toute discrimination ethnique. Facebook, le réseau social le plus utilisé dans le pays, devrait travailler avec le gouvernement, l’opposition et la société civile pour limiter les contenus incendiaires et la désinformation.

 

Synthèse


Les tensions politiques et ethniques déclenchées par l’élection présidentielle très controversée de 2018 continuent d’agiter le Cameroun, qui faisait déjà face à une insurrection séparatiste dans ses régions anglophones. Le vaincu, l’homme politique d’opposition Maurice Kamto, conteste toujours le résultat du vote, tandis que le président Paul Biya n’indique pas vouloir renoncer au pouvoir après 38 ans à la tête de l’Etat. Leurs sympathisants échangent maintenant des insultes à caractère ethnique en ligne, en particulier sur le réseau social le plus populaire du pays, Facebook. Les propos haineux se multiplient, et avec eux les tensions ethniques – tendances qui, si elles se renforcent encore, pourraient menacer la stabilité du Cameroun. Afin d’apaiser la situation, le gouvernement devrait entamer un dialogue avec ses opposants sur la question du système électoral et prendre des mesures afin de le rendre plus juste.

Il devrait introduire de nouvelles lois interdisant toute discrimination ethnique et permettre à la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme d’imposer des quotas entre les nombreux groupes ethniques du pays au sein de ses institutions publiques. De son côté, Facebook devrait accroître ses efforts pour passer au crible les propos haineux et promouvoir des contenus vérifiés pour mettre fin à la prolifération de la désinformation.

Le conflit au sujet de l’élection présidentielle de 2018, que beaucoup d’observateurs, y compris l’Eglise catholique, ont estimé être entachée d’irrégularités, continue de peser sur la vie politique camerounaise. Depuis que les autorités électorales lui ont attribué la deuxième place derrière Biya, Kamto n’a cessé de contester le résultat, jusqu’à son arrestation en février 2019 pour insurrection, sédition et incitation à la violence. Même après sa sortie de prison en octobre 2019, il a régulièrement fustigé le gouvernement pour son refus de réformer le système électoral.

Son parti et lui ont boycotté les élections municipales et législatives de février 2020. Leur abstention a donné au parti au pouvoir une majorité sans appel au parlement, de sorte que les principaux opposants au gouvernement n’y sont pas présents pour le forcer à débattre des problèmes majeurs qui affectent le pays.

Kamto et ses alliés sont en conflit permanent avec le gouvernement sur les questions les plus clivantes du pays. Kamto, lui-même issu de la majorité francophone du Cameroun, a critiqué le gouvernement pour avoir organisé des élections auxquelles peu de Camerounais anglophones ont pu participer du fait de la violence et du boycott ordonné par les séparatistes. Il accuse Biya de mal gérer la crise anglophone en préférant la force au dialogue. Lors de manifestations publiques, il a appelé à la libération des dirigeants séparatistes emprisonnés, et le gouvernement l’a décrit, en retour, comme un dangereux agitateur.

Beaucoup, parmi les sympathisants de Biya et Kamto, décrivent ce conflit politique comme une course au pouvoir entre leurs groupes ethniques respectifs – entre, d’une part, les Bulu de Biya, originaires de la région francophone du Sud, et les Beti du Centre francophone, proches des Bulu ; et, d’autre part, les Bamiléké de Kamto, originaires de l’Ouest francophone.

La pandémie de Covid-19 et les élections régionales prévues par le gouvernement en décembre n’ont fait qu’exacerber les tensions. Kamto a demandé au parlement de déterminer si le président était encore capable de gouverner alors qu’il était absent de la scène politique au moment même où les cas de coronavirus commençaient à augmenter. Le 22 septembre, lorsque Biya a annoncé la tenue d’élections régionales deux mois plus tard, Kamto a lancé une série de manifestations pacifiques ayant pour but avoué d’évincer le président.

Avec la montée de la pression politique, les responsables politiques camerounais et l’opinion publique ont de plus en plus recours aux réseaux sociaux pour faire passer leurs messages et exprimer leurs opinions. Si la croissance des réseaux sociaux a été une aubaine pour la liberté d’expression, ces réseaux restent mal régulés. Des activistes de tous bords les utilisent pour propager la désinformation, aggraver les clivages ethniques et même inciter à la violence.

Les contenus incendiaires en ligne opposant Bulu et Beti d’un côté et Bamiléké de l’autre ont attisé les tensions. Des vidéos, postées sur Internet, montrant des manifestations anti-Biya à Genève en juin 2019 ont incité des députés du Sud – en grande partie loyaux à Biya – à accuser de tribalisme les émigrés de l’Ouest, généralement perçus comme des sympathisants de Kamto. Des affrontements violents ont opposé ces groupes à Sangmélima, dans le Sud, en octobre 2019, sans cependant entrainer de morts. S’il est difficile d’établir des liens directs de cause à effet, les parallèles entre antagonismes en ligne et accrochages réels suggèrent que les contenus postés en ligne pourraient attiser les violences.

Aucun des deux côtés n’a pris de mesures pour tempérer la rhétorique de ses sympathisants. De hauts responsables camerounais ont exprimé leurs préoccupations face aux publications au vitriol postées en ligne mais n’ont pas fait grand-chose pour y mettre un terme. Les mesures prises par le gouvernement au nom de la lutte contre les propos haineux ont généralement pour seul objectif de réprimer ses opposants. Quant à l’opposition, elle en a fait tout aussi peu pour modérer le ton de ses sympathisants, accusant au contraire le gouvernement de tribaliser la scène politique pour diviser les Camerounais opposés à Biya. De leur côté, les organismes nationaux chargés de la surveillance des communications manquent de moyens et ne bénéficient pas de la confiance de l’opinion publique. En outre, ils ne sont pas clairement mandatés pour s’attaquer à ce qui pourrait constituer une menace pour le gouvernement comme pour la stabilité du pays. Facebook elle-même ne consacre pas suffisamment de moyens pour faire obstacle aux propos nocifs publiés en ligne.

Si la logique d’une ethnicisation de la scène politique s’installe, les tensions d’aujourd’hui risquent de se transformer en conflits interethniques bien plus graves à mesure que les partis au pouvoir et d’opposition se préparent à la fin de la présidence Biya. Un tel scénario représente une réelle menace dans un pays qui compte plus de 250 communautés ethniques. Cette évolution serait particulièrement tragique alors que les relations entre communautés ont longtemps été relativement harmonieuses, au moins au niveau national (les poussées de violences ethniques, généralement sur fond de conflit foncier, sont, quant à elles, plus fréquentes). Le gouvernement, l’opposition et les entreprises de réseaux sociaux peuvent tous contribuer à apaiser les tensions :

- En tout premier lieu, le gouvernement devrait amorcer un dialogue avec l’opposition hors du parlement afin d’établir un consensus autour de la réforme électorale. Le président Biya et son parti sont peu favorables à une telle réforme, mais c’est le seul moyen de dépasser les antagonismes entre eux et leurs rivaux. Sans cela, les frustrations de l’opposition ne feront que croître et alimenter les divisions ethniques, une boîte de Pandore qu’il deviendra difficile de refermer. Les réformes pourraient inclure l’introduction d’un bulletin de vote unique, plutôt que le système à bulletins multiples actuellement utilisé au Cameroun, qui se prête aux manipulations ; une commission électorale plus indépendante ; et des résultats d’élections plus transparents et publiés dans de meilleurs délais.

- Le gouvernement devrait interdire toute discrimination ethnique dans les recrutements du secteur public en introduisant des amendements afin d’étendre la portée de la loi condamnant « l’outrage à la tribu ». Il devrait également réformer la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme, un organisme établi en 2017 mais qui manque de moyens et n’a à l’heure actuelle qu’un rôle consultatif, afin de lui permettre de combattre toute discrimination de cet ordre.

- Facebook devrait se donner les moyens – y compris en recrutant des modérateurs qui comprennent la culture politique du Cameroun – de passer au crible les messages postés en ligne et d’identifier les propos incendiaires afin de censurer plus activement de tels contenus. L’entreprise devrait sensibiliser davantage l’ensemble de l’échiquier politique et travailler avec les différents acteurs pour mieux identifier les contenus dangereux. De leur côté, les partis au pouvoir et de l’opposition devraient encourager leurs sympathisants à adopter les standards communautaires en matière de communication responsable en ligne.

De concert avec les institutions gouvernementales, l’opposition et la société civile, Facebook devrait redoubler d’efforts pour garantir qu’elle a vérifié leurs pages. En promouvant des pages vérifiées, l’entreprise aidera ainsi les utilisateurs à faire la différence entre les sources d’informations authentiques et celles de désinformation.
Ce chemin est semé d’embûches. Le président Biya lui-même pourrait être tenté de résister à des mesures perçues comme menaçant son pouvoir. Nombreux sont ceux qui, au sein de son parti, espèrent garder le pouvoir après le départ de Biya, et partageront donc cette préoccupation.

Les responsables politiques de tous bords n’ont que trop tardé à condamner une rhétorique qui divise. De plus, accorder au gouvernement l’exclusivité de la lutte contre les propos incendiaires risque de lui permettre d’utiliser de telles mesures pour réprimer ses rivaux. Les acteurs internationaux influents au Cameroun – en particulier les Etats-Unis, l’Union africaine, la France et d’autres pays européens – auront un rôle crucial à jouer, principalement en coulisses, pour pousser le pays à entreprendre une réforme électorale.

Malgré tout, on trouve dans chacun des camps des responsables politiques conscients du danger. Le président Biya lui-même n’a aucun intérêt à laisser derrière lui un pays déchiré par les combats et les velléités séparatistes dans les régions anglophones, mais aussi par les tensions croissantes qui menacent des relations intercommunautaires pourtant historiquement relativement amicales. En agissant dès maintenant pour renouer le dialogue avec ses opposants et en coopérant avec Facebook pour endiguer les propos haineux, il pourrait contribuer à réduire ce risque.


Yaoundé/Nairobi/Bruxelles, 3 décembre 2020

Pour l’integralise du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/295-easing-cameroons-ethno-political-tensions-and-offline