International Crisis Group, 14 Javier 2021

De nouvelles structures financières permettront bientôt à l’UE de financer directement les opérations militaires africaines – y compris en fournissant des armements létaux. Pour éviter d’aggraver les conflits, Bruxelles devrait mener de solides analyses de risques, effectuer un suivi constant de son assistance, insister sur les stratégies politiques qui doivent sous-tendre les efforts militaires et permettre à l’UA de garder un rôle de supervision.

 

Que se passe-t-il ? En 2021, l’Union européenne introduira de nouveaux modes de financement pour la paix et la sécurité en Afrique. Le fonds dédié qui appuyait les efforts de prévention et de résolution des conflits de l’Union africaine (UA) sera remplacé par de nouveaux instruments offrant plus de flexibilité dans l’octroi de l’aide.

En quoi est-ce significatif ? Ces nouveaux instruments permettront à l’UE de financer directement un plus large éventail d’opérations et coalitions africaines de soutien à la paix ainsi que les formations et le matériel pour les armées nationales. Bruxelles devra cependant rester vigilante pour éviter des investissements contreproductifs qui aggraveraient des situations déjà tendues dans certains Etats fragiles.

Comment agir ? Pour gérer ces risques, des garanties solides seront essentielles. L’UE devrait insister pour que les bénéficiaires élaborent des stratégies politiques capables d’orienter leurs activités militaires, poursuivre sa collaboration étroite avec l’UA et lui donner les moyens d’assurer une supervision, et éviter de financer le matériel létal des Etats fragiles.

 

Synthèse

 

En 2021, la manière dont l’Union européenne (UE) finance les efforts de paix et de sécurité de l’Afrique depuis seize ans sera modifiée. Jusqu’à présent, l’UE distribuait principalement les fonds destinés à soutenir ces efforts via les structures de l’Union africaine (UA). Les nouveaux outils financiers offriront désormais la possibilité à l’UE de contourner l’UA et de contribuer directement à des initiatives militaires nationales et sous-régionales. Pour la première fois, Bruxelles pourra par ailleurs financer du matériel militaire létal pour les armées africaines. L’UE s’octroie ainsi davantage de flexibilité, mais celle-ci comporte des risques. Bien souvent, les opérations militaires visant à éliminer les menaces à la sécurité africaine ne sont pas accompagnées de stratégies politiques visant à traiter les facteurs de conflit ou à gagner la confiance des populations locales. Pour investir de manière utile et éviter de soutenir des efforts militaires qui pourraient aggraver des situations déjà tendues, l’UE devrait insister pour que les opérations de soutien à la paix qu’elle finance s’inscrivent dans des stratégies politiques et soient supervisées par l’UA. Bruxelles devrait, en outre, procéder à des évaluations de risques avant de financer des formations et du matériel militaires pour les armées africaines, et éviter de fournir du matériel létal à des Etats fragiles.

Depuis 2004, l’UE contribue aux efforts de prévention des conflits déployés par l’UA par le biais de la facilité de soutien à la paix pour l’Afrique (APF), un fonds qui aide à financer les opérations africaines d’appui à la paix, le renforcement des capacités des institutions de l’UA et les initiatives de prévention des conflits conduites par cette dernière. En 2021, l’UE restructurera ses fonds pour la politique étrangère et, dans ce cadre, remplacera cette facilité. Bruxelles apportera désormais un appui financier à la paix et à la sécurité africaines à travers deux nouveaux fonds mondiaux : un pour les opérations militaires et de défense et un autre pour l’aide au développement.

Il n’y aura plus de mécanisme exclusivement dédié au financement de la paix et de la sécurité africaines, mais les nouvelles modalités offriront à Bruxelles davantage de flexibilité et l’UE espère que cette approche permettra d’obtenir de meilleurs résultats pour le continent. Bruxelles pourra financer directement des opérations africaines de soutien à la paix et des coalitions militaires, même lorsqu’elles ne sont pas menées dans le cadre d’un mandat du Conseil de paix et de sécurité de l’UA. Elle pourra également apporter un soutien financier bilatéral pour les formations et le matériel militaires des armées africaines. Ceci n’était pas possible avec les modalités de financement précédentes.

Si l’UE procède à ces changements, c’est notamment pour se défaire de certaines des limitations liées au financement APF et pour appuyer ses propres missions civiles et militaires sur le continent. Cette nouvelle flexibilité doit permettre à Bruxelles de s’assurer que les missions menées par l’UA ne dépendent pas à l’excès d’un appui financier illimité de l’UE et d’éviter les retards d’approvisionnement conséquents résultant du passage des fonds par l’UA. En outre, les fonctionnaires européens et des Etats membres voient en ces nouvelles capacités l’occasion d’intensifier le soutien bilatéral que les Etats membres et l’UE fournissent déjà en matière de formation militaire et de missions de renforcement des capacités dans des pays comme le Mali ou la Somalie.

Cette nouvelle approche pourrait toutefois présenter des écueils. Elle pourrait par exemple affaiblir le rôle de l’UA dans le maintien de la paix sur le continent. Les fonds des facilités qui succèdent à l’APF n’étant plus exclusivement destinés à la mission de paix et de sécurité de l’UA, il se peut qu’un plus grand nombre de bénéficiaires éventuels entrent en concurrence pour obtenir des ressources financières. Le rôle que joue Addis-Abeba dans la supervision des opérations de paix africaines pourrait également être amoindri, puisque Bruxelles pourra financer directement des coalitions ad hoc constituées en dehors de l’UA. L’UE devrait veiller à éviter cela ; elle a besoin de l’expertise de l’UA et a tout intérêt à renforcer les capacités de cette dernière. Bruxelles a besoin qu’Addis-Abeba soit un partenaire fort pour pouvoir relever les défis de stabilité sur le continent qui, pour de nombreux dirigeants européens, sont liés à la sécurité européenne.

L’UE devrait également tirer les enseignements des coalitions ad hoc, comme la Force multinationale mixte qui combat Boko Haram dans le bassin du lac Tchad ou la force conjointe du G5 Sahel. En effet, toutes deux ont rencontré des difficultés à promouvoir une stabilité durable, notamment parce qu’elles ne reposaient pas sur un plan d’action politique visant à établir un lien de confiance entre les populations, à éviter l’exacerbation des tensions communautaires et à faciliter l’accès aux services de base. Si Bruxelles renforce son aide financière à ce type de coalitions, elle devrait insister pour que les opérations militaires soient articulées autour de stratégies politiques et être prête à utiliser son fonds de développement pour contribuer à leur mise en œuvre. Associer ainsi les outils civils et militaires de l’UE nécessitera une volonté politique forte de Bruxelles et une planification stratégique mieux intégrée par les différentes institutions européennes.

Le point le plus controversé sera peut-être que, dans le cadre de cette nouvelle approche de financement par l’UE, Bruxelles pourra financer des formations et du matériel létal militaires pour les armées nationales africaines. Ce type de soutien peut se révéler particulièrement dangereux dans des Etats où mauvaise gestion et corruption des forces de sécurité sont généralisées et où il sera alors difficile de garantir que ce matériel est utilisé aux fins prévues et ne tombe pas dans de mauvaises mains. Les militaires eux-mêmes peuvent devenir un risque pour la stabilité, comme l’a montré le coup d’Etat survenu en août 2020 au Mali. Avant d’apporter ce type de soutien, et pendant la période de financement, Bruxelles doit procéder à des évaluations de risque approfondies, fondées sur des renseignements fournis par les Etats membres de l’UE, afin de déterminer dans quelle mesure son soutien peut attiser les dynamiques de conflit. Dans des Etats fragiles, caractérisés par de hauts niveaux de précarité institutionnelle et sociale ou touchés par des conflits armés, où il est particulièrement probable que l’aide soit mal utilisée, l’UE devrait éviter de financer armes et munitions et se concentrer sur un appui non létal.

Addis-Abeba/Bruxelles, 14 janvier 2021


Pour l’integralitedu text, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/african-union-regional-bodies/297-how-spend-it-new-eu-funding-african-peace-and-security