GENEVA – The International Labour Organization (ILO) will hold its annual International Labour Conference (ILC)  in Geneva from June 5-16, 2017.

Worker, employer and government delegates from the ILO's 187 member States will tackle a wide range of issues, including:

Labour migration and the challenge of governance;
Fundamental principles and rights at work via the recurrent discussion in follow up to the Social Justice Declaration;
Occupational safety and health, through the general survey concerning the promotional framework, construction, mines and agriculture;
Peace and stability through a possible revision of the Employment (Transition from War to Peace) Recommendation, 1944 (No. 71) .
The Director General’s report to the Conference will focus on work and climate change.
A World of Work Summit on women in the world of work will take place on 15 June. 


Details on the ILO Conference programme are available on ilo.org/ilc  

Francais

Par Robert Malley, President & CEO de Crisis Group

 

Crisis Group estime qu’il est important de se pencher sur l’interaction entre genre et conflit. Mais ce faisant, il faut éviter des écueils conceptuels. Parmi ceux-ci : les femmes ne sont pas seulement des victimes. Elles ont également le pouvoir de choisir et d’agir.


En octobre dernier, l’Ethiopie a nommé sa première présidente, seule dirigeante d’un Etat africain aujourd’hui. Dans de nombreux parlements nationaux, du Mexique au Rwanda, les femmes sont désormais aussi nombreuses, voire plus nombreuses que les hommes. L’un des processus de justice transitionnelle récents les plus significatifs, en Tunisie, est supervisé par une femme. Voilà pour les bonnes nouvelles. Mais à côté de leurs progrès évidents dans les hautes sphères du pouvoir, les femmes continuent d’être les premières victimes des conflits et la cible principale des violences sexuelles. Elles rejoignent aussi plus ouvertement les mouvements insurgés, contribuant à alimenter des conflits violents qui sont traditionnellement considérés comme l’apanage des combattants masculins. Et, sur la scène internationale, des patriarches populistes arrivent au pouvoir dans plusieurs pays, avec des discours empreints d’hostilité quant à l’idée même des droits des femmes et de l’égalité hommes-femmes.

Bref, en cette période de grands bouleversements de l’ordre mondial, la question du genre est au premier plan de nombreuses contestations politiques, qu’il s’agisse des luttes de pouvoir sur la scène politique américaine ou d’Etats fragilisés par un conflit récent en Afrique et au Moyen-Orient. Pour célébrer la Journée internationale des femmes, Crisis Group a publié cette semaine une courte série de textes visant à définir une vision plus nuancée et à mieux comprendre les interactions entre les dynamiques de genre, les conflits et la violence politique, ainsi que certains des défis complexes auxquels nous sommes confrontés lorsque nous travaillons sur ce sujet. Bien des choses ont changé depuis que le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté sa résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité, il y près de vingt ans.


Les identités de genre façonnent les conflits


La prise de conscience progresse à travers le monde quant à la façon dont les identités de genre – ce que signifie être une femme ou un homme « idéal » dans une société donnée, et les responsabilités et aspirations que cela implique – façonnent et parfois même déterminent l’émergence et le déroulement des conflits liés à l’accès aux terres, au pouvoir et aux ressources. Dans un contexte où les citoyens sont déçus par leurs gouvernements, en raison par exemple d’une répression féroce ou de la corruption, des groupes militants savent exploiter le vide laissé par l’incapacité de l’Etat à aider les jeunes à se marier. Ils se positionnent ainsi comme de meilleurs alliés pour remplir une importante attente sociétale et accéder à un marqueur social clé, à savoir la capacité d’être un époux ou une épouse. Les Etats eux-mêmes utilisent parfois la question sensible de l’honneur et des violences sexuelles comme moyens de punir et de réprimer les opposants politiques, hommes et femmes. Et de la Somalie à l’Afghanistan, les mouvements insurgés remettent souvent en cause la légitimité des gouvernements centraux en présentant les sujets de l’égalité hommes-femmes ou du statut des femmes comme imposées par l’Occident.

A Crisis Group, nous nous penchons de plus en plus sur l’interaction entre la question du genre et les dynamiques de conflits. Mais nous croyons aussi qu’il importe d’adopter une approche prudente et nuancée, en considérant précisément ce qu’implique une perspective de genre et, surtout, certains des écueils conceptuels auxquels elle devrait prendre garde. Nous cherchons à analyser comment les hommes et les femmes vivent les effets de la corruption, de l’effondrement de l’Etat, de la violence des bandes criminelles et des déplacements. Nous soulignons le rôle, parfois discret et occulté, que jouent les femmes pour promouvoir le dialogue entre belligérants, et nous essayons de pousser pour leur participation lorsque des négociations de paix sérieuses sont lancées.

Nous nous intéressons au rôle des femmes non seulement comme victimes, mais aussi en tant qu’actrices des conflits, dotées du pouvoir de choisir et d’agir. En effet, les femmes et le militantisme, et les dilemmes auxquels nous sommes confrontés lorsque nous cherchons à mieux comprendre l’influence des femmes dans les groupes insurgés, constituent l’un des principaux fils conducteurs de nos recherches et de notre analyse. C’est d’autant plus important au moment où l’Etat islamique est en train de perdre son dernier bastion dans le Nord de la Syrie et où de nombreux gouvernements font face au retour de leurs citoyennes ayant fait partie du groupe. Ils doivent en effet décider de poursuivre en justice ou de réhabiliter des femmes dont le degré de culpabilité et d’implication dans l’évolution du groupe et les atrocités qu’il a commises est mal connu.

Reconnaitre l’influence et la place centrale des femmes au sein des groupes militants exige une évaluation nuancée de leurs différents niveaux de responsabilité.
Comme notre travail de terrain entrepris ces dernières années le démontre, nombre d’autres sociétés et d’Etats font face à des défis similaires avec leurs propres groupes insurrectionnels et les guerres auxquelles ils participent. Que ce soit dans le contexte du mouvement Boko Haram dans le Nord-Est du Nigéria ou de l’emprise tenace d’Al-Shabaab dans de nombreuses régions de Somalie, les femmes rejoignent puis quittent les groupes armés, alors que leurs propres vulnérabilités sociales et leurs doléances se confondent souvent avec les griefs plus larges et les divisions que ces groupes reflètent et exploitent. Les femmes ont joué un rôle crucial dans l’émergence de plusieurs de ces mouvements armés : par exemple, de nombreuses femmes somaliennes ont initialement rejoint le mouvement Al-Shabaab pour se protéger des violences claniques. Au Nigéria, les militants de Boko Haram ont réussi à attirer des femmes en quête d’indépendance et de perspectives en leur offrant une éducation religieuse et un choix matrimonial dans un contexte de corruption, de pauvreté et de déliquescence de l’Etat. Plus récemment, nous examinons le rôle actif, opérationnel et de soutien que jouent les femmes dans ces insurrections, en intégrant cette connaissance à nos évaluations des groupes eux-mêmes et des stratégies que nous proposons pour contrer leur attrait.

D’autres difficultés existent. Reconnaitre l’influence et la place centrale des femmes au sein des groupes militants exige une évaluation nuancée de leurs différents niveaux de responsabilité. Le dilemme est de mieux comprendre l’implication des femmes sans passer d’une vision binaire à une autre, en considérant les femmes soit comme des épouses passives de jihadistes, soit comme de dangereuses combattantes coupables des pires atrocités d’un groupe militant, à égalité avec les combattants masculins. Notre travail au Nigéria en particulier a tenté de répondre à cette question en inscrivant dans l’histoire du groupe Boko Haram – au-delà de ses victimes que le mouvement #BringBackOurGirls a mises au premier plan – celle de femmes ayant consciemment gonflé les rangs du mouvement tout en souffrant elles-mêmes de sa cruauté.

Ceci n’est qu’un aperçu de notre projet Genre, paix et sécurité, que nous sommes résolus à développer et à approfondir.

Notre commentaire du 6 mars se penche sur l’espace de plus en plus restreint pour l’activisme des femmes en Amérique latine et ailleurs. Notre récit « Our Journeys » du 5 mars explore la place croissante de la société civile en Irak à travers les témoignages de jeunes hommes et femmes qui inventent de nouvelles façons de faire entendre leur voix aux niveaux social et politique. Ce n’est que le début de notre travail sur le sujet, qui se poursuivra au cours de l’année à venir et au-delà.

 

 

Après vingt mois d’affrontements, Yaoundé et les séparatistes campent sur leurs positions.  Entre la sécession voulue par les séparatistes et la décentralisation en trompe-l’œil que propose le gouvernement, des solutions médianes doivent être explorées pour conférer plus d’autonomie aux régions.


Que se passe-t-il ? Le conflit dans les régions anglophones du Cameroun s’est embourbé. Il n’existe aucun dialogue entre Yaoundé et les séparatistes, qui campent sur leurs positions : l’un mise sur une victoire militaire et refuse toute discussion sur la forme de l’Etat, les autres exigent l’indépendance.

En quoi est-ce significatif ? En vingt mois, le conflit a fait 1 850 morts, 530 000 déplacés internes et des dizaines de milliers de réfugiés. L’intransigeance des belligérants risque de générer de nouvelles violences et de prolonger le conflit, qu’aucun camp ne semble en mesure de remporter militairement dans la courte durée.

Comment agir ? Acteurs camerounais et internationaux devraient pousser les deux camps à des concessions en menaçant de sanctions ceux qui feraient obstacle au dialogue et en récompensant les moins intransigeants. A terme, le gouvernement devra améliorer le cadre légal de la décentralisation afin d’accorder une plus grande autonomie aux communes et régions.


Synthèse


Au Cameroun, la crise anglophone s’est embourbée. Après vingt mois d’affrontements, 1 850 morts, 530 000 déplacés internes et des dizaines de milliers de réfugiés, le pouvoir et les séparatistes campent sur des positions inconciliables. Les séparatistes vivent dans l’utopie d’une indépendance prochaine. Le gouvernement, quant à lui, se berce d’illusions quant à la possibilité d’une victoire militaire à court terme. Les modérés et les fédéralistes, qui bénéficient pourtant de la sympathie d’une majorité de la population, peinent à s’organiser. Pour sortir de cette impasse, les acteurs camerounais et internationaux devraient faire pression sur le gouvernement et les séparatistes. Entre la sécession voulue par les séparatistes et la décentralisation en trompe-l’œil que propose Yaoundé, des solutions médianes doivent être explorées pour conférer plus d’autonomie aux régions.

La crise sociopolitique née en octobre 2016 dans les régions anglophones du Nord-Ouest et Sud-Ouest s’est muée fin 2017 en conflit armé. Sept milices armées sont actuellement en position de force dans la majorité des localités rurales. Les forces de sécurité ont mis du temps à organiser leur riposte, mais depuis mi-2018, elles infligent des pertes aux séparatistes. Elles ne parviennent pourtant pas à reprendre entièrement le contrôle des zones rurales, ni à empêcher les attaques récurrentes des séparatistes dans les villes.

Il n’existe actuellement aucun dialogue entre Yaoundé et les séparatistes. Ces derniers exigent un débat avec l’Etat sur les modalités de la séparation, en présence d’un médiateur international. Le pouvoir refuse toute discussion sur la forme de l’Etat et la réforme des institutions. Il propose en revanche une décentralisation qui ne confère ni un financement adéquat, ni une autonomie suffisante aux collectivités territoriales décentralisées (communes et régions), et prévoit d’organiser les premières élections régionales de l’histoire du pays cette année. Loin de résoudre le conflit en cours, cette solution de façade risque au contraire de générer de nouvelles violences.

Des initiatives locales de dialogue tentent de se mettre en place. En particulier, des responsables religieux anglophones (catholique, protestant et musulman) ont annoncé en juillet 2018 un projet de conférence générale anglophone, envisagé comme une première étape avant un dialogue national inclusif. Une grande partie des anglophones y est favorable. Initialement réticents, certains séparatistes semblent à présent s’ouvrir à l’idée, à condition que la conférence débouche sur un référendum d’autodétermination qui donnerait le choix entre fédéralisme et indépendance. Mais face à l’opposition du pouvoir, les organisateurs de la conférence ont déjà dû la repousser deux fois : d’août à novembre 2018 d’abord, puis à mars 2019. Elle n’a toujours pas pu se tenir.

Si certains séparatistes se montrent intransigeants, d’autres pourraient accepter un dialogue avec l’Etat camerounais en présence d’un médiateur international, sur le fédéralisme ou une décentralisation effective, qui conférerait une autonomie et un financement adéquat aux régions, et garantirait le respect des spécificités anglophones en matière judiciaire et éducative. De même, si le gouvernement camerounais semble exclure le fédéralisme, il pourrait peut-être consentir au régionalisme ou à une décentralisation effective, qui passerait par une modification du cadre législatif.

Pour ouvrir la voie à des pourparlers, les belligérants doivent faire des concessions réciproques à même de rétablir un minimum de confiance et d’enrayer la spirale de la violence. Le gouvernement devrait soutenir la conférence générale anglophone, qui devrait permettre aux anglophones de se mettre d’accord sur leurs représentants à un éventuel dialogue national tout en redonnant une voix aux anglophones non séparatistes. Dans le cadre d’un discours réconciliateur, le président camerounais devrait reconnaitre l’existence du problème anglophone et la légitimité des revendications exprimées par les populations anglophones ; ordonner des enquêtes sur les abus des forces de sécurité ; prévoir des compensations pour les victimes et s’engager à reconstruire les localités détruites ; et libérer les centaines d’activistes anglophones actuellement détenus, y compris des figures importantes du mouvement séparatiste. Les séparatistes devraient renoncer à leur stratégie de villes mortes le lundi et de boycott de l’école, et exclure de leurs rangs les combattants qui ont commis des abus contre les civils.

La combinaison de pressions internes et internationales pourrait amener le gouvernement et les séparatistes à de telles concessions. Au niveau international, l’idée serait de récompenser les parties qui acceptent de modérer leurs positions et de sanctionner celles qui maintiennent une ligne plus intransigeante. L’Union européenne et les Etats-Unis, en particulier, devraient envisager des sanctions ciblées contre les pontes du pouvoir et les hauts gradés qui continuent de faire obstacle au dialogue (interdictions de voyages, gels des avoirs), et les séparatistes qui prônent ou organisent la violence (poursuites judiciaires). La procureure générale de la Cour pénale internationale devrait ouvrir des enquêtes préliminaires sur les abus des deux parties, afin de souligner que la poursuite des violences aura des conséquences judiciaires. Mais les acteurs internationaux, divisés sur la position à adopter et les mesures à prendre, doivent d’abord se mettre d’accord sur une position commune, du moins parmi les pays occidentaux.

Au niveau interne, les francophones et anglophones camerounais qui prônent des solutions de compromis doivent se mobiliser pour faire pression sur les séparatistes et le gouvernement. En particulier, les fédéralistes doivent faire front commun pour peser sur les discussions. Ils devraient continuer le dialogue avec les séparatistes pour les encourager à modérer leurs positions, et augmenter la pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils s’ouvrent aux séparatistes prêts à un compromis. Ils doivent enfin mener une campagne internationale en faveur d’une solution pacifique à la crise.

Une fois la confiance instaurée, des discussions préparatoires seront nécessaires entre émissaires du gouvernement, des fédéralistes et des séparatistes ; elles devraient avoir lieu à l’étranger. Durant ce processus, les acteurs internationaux, notamment les Etats-Unis, la Suisse, le Vatican, les Nations unies, l’Union européenne (en particulier la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni) et l’Union africaine, doivent continuer à encourager le gouvernement au dialogue, y compris en proposant de financer et de soutenir les rencontres préparatoires.

Ils pourraient aussi, au cas où un dialogue a lieu, aider à financer les compensations aux personnes victimes d’abus, la reconstruction dans les régions anglophones, le retour des réfugiés et des déplacés, et le désarmement et la démobilisation des ex-combattants. Vu le niveau d’acrimonie entre les parties, la présence d’un médiateur international sera nécessaire au cours des discussions préparatoires et lors du dialogue national. Plusieurs pays, institutions et organisations internationales ont proposé leur médiation depuis le début du conflit. Les Nations unies, l’Union africaine, l’Eglise catholique et la Suisse semblent les mieux placées pour jouer ce rôle, car les parties au conflit les perçoivent comme moins partisanes.

Les discussions de fond entre les trois parties devraient se dérouler au Cameroun, ce qui exigerait des garanties de non-arrestation des représentants des séparatistes. Le gouvernement devrait, au cours de ces négociations, se montrer prêt à réviser la Constitution pour accorder une plus grande autonomie aux régions ou approfondir sensiblement le cadre légal de la décentralisation. Ces améliorations pourraient notamment inclure l’élection des présidents des régions et des conseils régionaux au suffrage universel direct ; l’instauration d’administrations régionales disposant d’une grande autonomie financière et administrative ; et l’augmentation des compétences et des ressources des communes. Le gouvernement pourrait par ailleurs entreprendre des réformes institutionnelles et de gouvernance pour mieux prendre en compte les spécificités des systèmes éducatif et judiciaire des régions anglophones.

Plus largement, le conflit en cours met en lumière les carences du modèle de gouvernance centraliste camerounais et interpelle les autorités gouvernementales sur deux préoccupations essentielles : la nécessité d’une meilleure prise en compte des minorités, des héritages coloniaux et des spécificités culturelles ; et le besoin d’une redistribution plus juste et équitable des richesses du pays. La solution pérenne réside dans le dialogue et le consensus, qui sont indispensables pour mener les réformes institutionnelles et de gouvernance dont le Cameroun a besoin.


CRISIS GROUP, Nairobi/Bruxelles, 2 mai 2019

Pour le text integral, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/central-africa/cameroon/272-crise-anglophone-au-cameroun-comment-arriver-aux-pourparlers?utm_source=Sign+Up+to+Crisis+Group%27s+Email+Updates&utm_campaign=fab505269a-EMAIL_CAMPAIGN_2019_04_30_12_50&utm_medium=email&utm_term=0_1dab8c11ea-fab505269a-359395045


Une vague de protestations a mis fin à vingt ans de règne de Bouteflika amenant l’Algérie à la croisée des chemins. Le régime devrait lancer des réformes substantielles et entamer un dialogue avec les représentants des manifestations afin d’éviter un cycle de protestation de masse et de répression policière entraînant chaos et violence.


Que se passe-t-il ? Le 2 avril, Abdelaziz Bouteflika, le président algérien, vieillissant et malade, a démissionné sous la pression de l’armée. Cette démission est le résultat de cinq semaines de protestations de rue contre son cinquième mandat dans le cadre des élections présidentielles, initialement prévues à la mi-avril.

En quoi est-ce significatif ? La fin des vingt ans de règne de Bouteflika ouvre une période d’incertitude. Jusqu’à présent, le régime est resté en place et a intensifié ses mesures répressives pour convaincre les manifestants de rentrer chez eux et d’accepter une transition dont il fixerait les termes. Mais les protestataires se méfient des promesses du gouvernement intérimaire et réclament des changements plus fondamentaux.

Comment agir ? Le régime et les manifestants devraient s’attacher à la non-violence et lancer un dialogue visant à établir une feuille de route pour une transition que les protestataires, les dirigeants du système et les représentants des différents secteurs de la société accepteraient dans ses grandes lignes, pour éviter que la répression policière n’entraine chaos et violence.

I. Synthèse


Il a fallu cinq semaines de manifestations de rue pour mettre fin au règne d’Abdelaziz Bouteflika, contrecarrant ainsi son dessein de briguer un cinquième mandate de chef de l’Etat. Mais aujourd’hui, trois semaines plus tard, une impasse se profile alors que les manifestants et les forces de sécurité sont en désaccord sur le rythme et le contenu de la transition politique. Des figures clés du régime rejetées par la rue restent au pouvoir, ce qui encourage les manifestants à prôner une rupture nette avec le passé : le départ de toutes les figures de l’ère Bouteflika et l’élaboration d’une nouvelle constitution. En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles qui ont lieu le vendredi, et expriment de nouveau leur assurance. Pourtant, les protestations ne cessent de s’amplifier. Les dirigeants algériens devraient donc donner des signaux clairs que des changements réels sont en cours : renvoi de gouverneurs, dissolution du parlement et report des élections présidentielles. Ils devraient surtout engager immédiatement un dialogue avec des dirigeants de la société civile acceptés par les manifestants. L’objectif serait de parvenir à un accord sur les grandes lignes d’une transition politique qui permettrait de rétablir la confiance et de prévenir l’entrée dans un cycle de violence incontrôlée. Le changement en Algérie doit venir de l’intérieur, et non de l’extérieur : toute ingérence étrangère risque aujourd’hui de saper la légitimité de la transition en cours.


II. Un tournant répressif


Le 2 avril, Ahmed Gaid Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, a obtenu la démission de Bouteflika en raison de son incapacité à remplir ses fonctions de président, conformément à l’article 102 de la Constitution. Les manifestants ont crié victoire, mais ils ont vite réalisés que ce changement était cosmétique. Bouteflika avait disparu mais le régime (le pouvoir) était toujours là : en la personne d’Abdelkader Bensalah, chef de l’Assemblée nationale (chambre haute du Parlement), aujourd’hui président par intérim ; de Nourredine Bedoui, nouveau Premier ministre désigné à la mi-mars à l’issue de la chute du précédent gouvernement, au sein duquel il exerçait la fonction de ministre de l’Intérieur ; de Tayeb Belaiz, président du Conseil constitutionnel (qui a démissionné le 16 avril), ancien ministre de l’Intérieur ; et de Gaid Salah lui-même, architecte de cette transition, assis sans ambages au sommet du pouvoir.

Aux yeux des manifestants, le remplacement de Bouteflika par Bensalah, lequel a rapidement annoncé une élection présidentielle pour le 4 juillet, était une insulte de plus. Si cette décision était conforme à la Constitution, laquelle prévoit des élections dans les 90 jours suivant le départ du président en exercice, les manifestants, qui tiennent les rues depuis le 22 février, y ont vu une manœuvre du régime pour dissoudre leur mouvement (hirak) et ignorer leur demande de refonte du système.

Le départ forcé de Bouteflika, loin de mettre fin à ces protestations, a encouragé les Algériens à réaffirmer leur objectif de rupture avec le système.

En réponse, les autorités ont interdit toutes les manifestations, à l’exception de celles du vendredi. Durant la semaine du 8 au 11 avril, la police a fait tout son possible pour réprimer les protestations dans la capitale, en particulier celles des étudiants. Elles ont agi plus fermement qu’au cours des semaines précédentes, en utilisant canons à eau, grenades lacrymogènes, balles en caoutchouc, et, pour la première fois, bombes assourdissantes, ainsi qu’en arrêtant des dirigeants de marches protestataires. Malgré tout, les manifestants ont réussi à reprendre la Grande Place de la Poste, le lieu de rassemblement emblématique du mouvement dans la capitale, qu’ils avaient brièvement perdu face à la police.

En prévision de la huitième marche hebdomadaire, le vendredi 12 avril, la police a envoyé des renforts à Alger, tandis que des unités de la gendarmerie nationale se sont déployées à la périphérie de la capitale, notamment à ses points d’accès, pour empêcher les manifestants des villes environnantes, telles que Béjaïa, Bouira, Tizi Ouzou, Blida et Tipaza, de rejoindre leurs compatriotes. Le jour même, d’énormes manifestations se sont déroulées dans 26 des 48 provinces algériennes, y compris à Alger, où des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue. Malgré des contre-mesures répressives, les protestataires n’ont montré aucun signe de faiblesse. Au contraire, une semaine plus tard, le vendredi 19 avril, de nouvelles marches aussi imposantes ont eu lieu.

Le 12 avril était le premier jour depuis le début du mouvement le 22 février que les manifestants exprimaient ouvertement leur hostilité envers l’armée en lançant des slogans tels que « Gaid Salah, dégage ! », et « Nous avons dit tous ! C’est tous !» – référence au clan Bouteflika et à son entourage. Selon les protestataires, le fait que Gaid Salah impose le rythme et le contenu de la transition équivaut à trahir leur cause. Et le chef militaire a nourri activement cette perception. Dans un communiqué du 10 avril, par exemple, il déclarait que des « parties étrangères » avaient infiltré le mouvement de contestation – un constat que les manifestants considéraient comme visant à discréditer leur mouvement. Salah avait également qualifié d’« irréaliste » l’exigence des manifestants d’une rupture totale avec le système et insisté pour que la légalité constitutionnelle soit strictement respectée. Jusque-là, nombreux étaient ceux qui considéraient Salah comme un partisan de leur cause, notamment après son discours du 26 mars, dans lequel il avait déclaré que Bouteflika devait démissionner.


III. Le point de non-retour ?


Jusqu’à présent lors des manifestations, aucune organisation ou leadership ne se démarque. Aucune personnalité politique ne s’est fait remarquer ou n’a pris la parole en public ; les seules voix qui se sont fait entendre sont celles des citoyens ordinaires. Des syndicats indépendants, des associations de défense des droits de l’homme et des groupes de jeunes – tous capables de mobiliser de leur côté – ont efficacement remplacé les partis politiques d’opposition, dont certains ont parfois fait partie du gouvernement et que les manifestants associent au pouvoir, en tant que voix politique de la dissidence algérienne. Les protestataires exigent une transmission du flambeau à une nouvelle génération, de nouveaux visages qui n’ont jamais fait partie du système ou qui n’en ont jamais été proches.

Le manque de leadership identifiable parmi les protestataires facilite les mobilisations de masse mais ne permet pas de formuler clairement un ensemble de revendications qui seraient acceptées dans leur globalité. Les partis politiques tentent de profiter de cette faiblesse pour opérer un retour en force. Ils se sont notamment emparés de la question des élections présidentielles du 4 juillet. Le 16 avril, plusieurs partis d’opposition, des partis de centre gauche aux islamistes – le Rassemblement pour la culture et la démocratie, le Mouvement de la société pour la paix et le Parti pour la justice et le développement – ont publié une déclaration commune appelant à un boycott des élections tant que les autorités ne conduiront pas des réformes concrètes, créant notamment une commission électorale indépendante garantissant un dépouillage électoral transparent et équitable. Le 18 avril, certaines personnalités politiques ont rencontré le président par intérim, Bensalah, lequel les a invités à participer à un

dialogue national, dont l’objectif serait de créer une instance indépendante chargée de préparer ces élections. Les manifestants, soutenus par les organisations de la société civile, craignent cependant que ce dialogue ne soit une ruse – que le gouvernement ne le conduise exclusivement avec les partis et associations, qu’il a domestiqué depuis longtemps.

Les marches des 12 et 19 avril étaient l’occasion pour les Algériens d’exprimer leur opposition à toute forme d’initiative émanant de Bensalah ainsi que d’autres figures du régime. Bien que celui-ci ait recouru à des méthodes plus répressives et ait durci sa rhétorique (en dénonçant des ingérences étrangères au sein des manifestants et en enjoignant ses derniers à éviter d’entraver les initiatives de sortie de crise), ce durcissement de position semble pour l’heure produire le contraire de l’effet escompté : il n’a fait que pousser les protestataires à continuer leur combat. Un certain nombre d’organisations de la société civile et de personnalités politiques, dont de nombreux anciens militants de gauche qui avaient démissionné de leur formation respective à l’issue de leur cooptation par le régime au cours de la décennie précédente, ont exprimé leur indignation face à la brutalité des méthodes policières.

Le mouvement de protestation n’a fait que s’amplifier, d’autres forces s’étant jointes à la mêlée : des généraux de l’armée envoyés à la retraite anticipée ces dernières années ; des officiers de sécurité frustrés par le démantèlement du Département du renseignement et de la sécurité en 2015 ; des hommes d’affaires empêchés de maximiser leurs profits par les membres du clan Bouteflika. Beaucoup ont décidé de peser de tout leur poids sur le mouvement de protestation, ouvertement ou en coulisse, et l’encouragent maintenant à s’étendre dans d’autres secteurs, y compris le système judiciaire et le mouvement syndical, pour exercer une plus grande pression sur le régime dans une optique de changement politique plus radical.

Des manifestations ont également lieu dans la région de Kabylie (berbérophone) du pays, mais les revendications qui y sont formulées ne sont pas différentes de celles des autres villes. C’est la première fois depuis l’indépendance en 1962 que le pays connait une telle unité dans la demande de changement de régime. Les manifestants entonnent en cœur : « pas de Berbères, pas d’Arabes, pas d’ethnie ou de religion ! Nous sommes tous algériens ! »  Les médias sociaux sont saturés d’appels à la grève générale visant à paralyser les centres économiques névralgiques du pays, ce qui porterait atteinte aux intérêts vitaux des dirigeants du gouvernement, des hauts gradés de l’armée et des hommes d’affaires étroitement liés au régime.

Le mouvement s’est développé de manière plutôt désordonnée, chaque localité ayant ses propres méthodes de lutte et revendications. Le 12 avril, douze syndicats autonomes se sont joints aux manifestations. Le lendemain, des groupes d’universitaires, des journalistes et d’autres activistes ont appelé la population à former des comités de citoyens pour entamer une transition démocratique. Une association de magistrats a annoncé qu’elle boycotterait l’encadrement de la prochaine élection présidentielle.  De même, le 16 avril, 130 maires de la région nord (sur 1 500 dans l’ensemble du pays), appartenant principalement au parti historique d’opposition Front des forces socialistes, majoritairement kabyle, ont annoncé leur refus de participer à l’organisation du scrutin présidentiel du 4 juillet dans leurs communes. Le 17 avril, des avocats ont organisé des défilés dans différentes villes, appelant à « l’indépendance de la justice » et au « respect de la souveraineté du peuple ». Le 14 avril, les travailleurs du secteur pétrolier et gazier se sont mis en grève pour soutenir le mouvement, notamment à Hassi Messaoud (cœur de l’industrie fossile du pays) et à Hassi Rmel dans la région de Laghouat.

L’ensemble de ces développements incite les Algériens ordinaires à affirmer que le mouvement de protestation a atteint le point de non-retour. Le rythme des événements suggère qu’ils n’arrêteront pas de protester, même si la répression s’intensifie, tant que les autorités n’auront pas adressé des signaux clairs indiquant qu’elles sont prêtes à rompre avec le passé – même si les conséquences de cette rupture demeurent insaisissables.


IV.Comment agir ?


En l’absence de signaux clairs indiquant que le régime est en train de démanteler son propre appareil, le dangereux cycle de protestations de masse entrainant des réponses répressives suscitant à leur tour des mobilisations plus importantes va probablement se poursuivre. Les revendications des manifestants demeurent mal définies, mais semblent – du moins, pourraient – viser le départ complet de tous les caciques du régime. Dans une déclaration publiée le 18 mars, un groupe de 22 organisations de la société civile a décrit les principales étapes d’une transition, incluant le départ du président par intérim, la création d’une haute commission pour la transition, composée de personnes « ayant une autorité morale » et largement acceptée par la population, la mise en place d’un gouvernement de transition, lequel organiserait un dialogue réunissant l’ensemble des secteurs de la société ainsi que des représentants du mouvement protestataire, l’élection d’une assemblée constituante, la rédaction d’une nouvelle constitution ramenant le pays vers la légalité constitutionnelle.

Si les organisations qui portent ces revendications ne sont pas entachées de soupçons de proximité avec le régime, elles semblent représenter principalement la classe moyenne urbaine éduquée. Les revendications des autres secteurs de la société varient selon la localité et le groupe qui les formulent. Certains groupes ont mentionné la nécessité de signaux du pouvoir annonçant clairement son intention de se réformer. Parmi ces signes : le limogeage de gouverneurs, le report des élections présidentielles, la dissolution du parlement et l’établissement d’un gouvernement d’union nationale. Des syndicats de travailleurs et organisations de la société civile seraient en train de rédiger des propositions quant à la composition d’un futur gouvernement de ce type. Mais excepté le désir palpable de rupture avec le passé, aucun sens de la coordination étroite ou consensus large n’émerge.

Le régime a profité de l’absence de direction unifiée du mouvement pour tenter de le coopter et de le diviser – sous couvert d’une campagne anti-corruption réglant des comptes internes. En avril, les forces de sécurité ont arrêté Ali Haddad, l’ancien président du Forum des chefs d’entreprise algérien, et les quatre frères milliardaires, Kouninef, dans le cadre d’une vraisemblable croisade anti-corruption. Les cinq hommes d’affaires étaient des piliers du régime, sans être pour autant des proches de Gaid Salah. Les accusations de corruption qui pèsent contre eux sont identiques à celles portées par le passé contre des personnalités au sein de l’armée, dans ce que beaucoup considéraient à l’époque comme un règlement de compte et qui, comme le note un ancien haut fonctionnaire, « n’a en rien changé le système ».

Plus tard au cours de ce mois, les forces de l’ordre ont arrêté Issad Rebrab, un milliardaire considéré comme la personne la plus riche d’Algérie – exemple frappant d’un Etat qui poursuit des hommes d’affaires qui ont longtemps soutenu les opposants de Bouteflika. Au lieu de rassurer les manifestants sur la disposition des autorités à combattre le fléau de la corruption, que ce soit dans le camp des partisans de Bouteflika ou dans celui de ses opposants, beaucoup pensent que cette campagne anti-corruption est un prétexte pour que le régime reprenne pied, se lance dans une purge interne ou quelque chose de similaire, sans pour autant faire quoi que ce soit de concret afin d’éradiquer la corruption en son sein même.

Si ce stratagème échoue, à savoir si les citoyens continuent de s’assembler dans les rues pour réclamer une refonte complète du système, le régime pourrait choisir d’intensifier ses mesures répressives afin de décourager les Algériens, autres que les militants purs et durs, de participer aux manifestations, puis de sévir contre les récalcitrants. Mais dans le contexte actuel, de telles réponses dissuasives ne risquent pas de mettre un terme aux mobilisations de masse.

Face au risque d’un affrontement sanglant et déstabilisant, la meilleure voie à suivre devrait comporter les trois éléments suivants : un engagement mutuel en faveur de la non-violence ; un dialogue régime-citoyen qui englobe les principaux secteurs de la société ; et, à travers cette discussion, l’avancement vers la satisfaction des principales demandes des protestataires, tels que décrites plus haut, tout en garantissant au régime qu’il ne sera pas la cible de représailles l’acculant à une impasse.


V.Conclusion


L’Algérie de l’après-Bouteflika se trouve à une étape charnière. Elle pourrait s’engager sur la voie de réformes substantielles et de mesures originelles capables de changer le système. Sans quoi, le régime pourrait renouer avec ses tendances autocratiques et répressives. Ce dernier scénario finirait par entraîner l’effondrement du régime, mais le coût humain n’en serait que trop élevé.

L’option la plus sûre et la plus raisonnable serait l’établissement d’un dialogue ouvert entre le régime et des représentants du mouvement sur les conditions d’une transition globalement acceptable. Celle-ci prendrait en considération les préoccupations les plus immédiates des manifestants tout en garantissant au régime que des représailles ne le viseraient pas. Elaborer et mettre en œuvre une telle transition tient de l’impossible, mais maintenant que l’Algérie s’est lancée dans l’après-Bouteflika, il ne semble pas y avoir de meilleure alternative.


CRISIS GROUP, Alger/Bruxelles, 26 avril 2019


 

 

De plus en plus clivant, le processus de décentralisation tunisien risque d’alimenter les tensions sociales et politiques. Pour qu’il tienne ses promesses de réduction des inégalités socio-régionales et d’amélioration des services publics, il doit faire l’objet d’un nouveau compromis prévoyant notamment le renforcement des services territoriaux de l’Etat.


 Que se passe-t-il ? En Tunisie, la décentralisation progresse sur le plan politique : des conseils municipaux ont été élus et la démocratie s’ancre au niveau local. Mais ce processus omet de renforcer les services territoriaux de l’Etat. Cela nourrit les résistances des hauts fonctionnaires et contribue au blocage de l’action publique.

En quoi est-ce significatif ? Faute de tenir ses promesses en termes de réduction des inégalités socio-régionales et d’amélioration des services publics, cette réforme accentue la crise de confiance envers la classe politique et risque d’alimenter les tensions sociales et politiques et la nostalgie à l’égard du régime de Ben Ali.

Comment agir ? Des consultations doivent réunir divers acteurs pour parvenir à un nouveau compromis sur ce processus et éviter qu’il ne soit vidé de sa substance. Le gouvernement devrait renforcer les compétences humaines des services territoriaux de l’Etat et les promoteurs internationaux de la décentralisation devraient accroitre leur soutien technique et financier.


Synthèse


En Tunisie, le processus de décentralisation est de plus en plus clivant. En cours depuis l’adoption d’une nouvelle Constitution en janvier 2014, il permet à l’Etat central de céder des pouvoirs aux acteurs et institutions à des échelons inférieurs dans la hiérarchie politico-administrative et territoriale. Mais en se focalisant sur la démocratisation du pouvoir local au détriment du renforcement de l’Etat aux niveaux régional et local, il suscite des résistances. Faute de tenir ses promesses de réduction des inégalités socio-régionales, cette réforme, telle que conduite actuellement, risque d’alimenter les tensions sociales et politiques et la nostalgie à l’égard du régime autoritaire de Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011), dans un contexte de détérioration des conditions de vie et de crise de confiance envers la classe politique. Les acteurs politiques tunisiens doivent parvenir à un nouveau compromis sur la décentralisation, et les partenaires du pays devraient la soutenir sur le plan technique et

financier. Il s’agit notamment d’accroitre les capacités de l’Etat à mettre en place des politiques publiques et à améliorer la qualité de ses services.

La focalisation sur la démocratisation du pouvoir local résulte d’un malentendu né du soulèvement de 2010-2011 : observateurs et acteurs politiques ont interprété les revendications comme une « demande de moins d’Etat central », considérant qu’il étouffait le dynamisme économique et politique des régions. Or, si les manifestants rejetaient le régime autoritaire, ils ne demandaient pas nécessairement un Etat moins fort. Cette analyse erronée a conduit à reléguer au second plan la consolidation de l’Etat et de ses services publics aux niveaux régional et local.

 Ainsi, si la décentralisation progresse sur le plan politique, avec l’élection de conseils municipaux en mai 2018 et l’ancrage de la démocratie au niveau local, elle est loin de satisfaire la demande d’« Etat de justice », c’est-à-dire d’un Etat qui respecte « la dignité » des citoyens quelle que soit leur origine sociale et régionale, et mène des politiques publiques au service du bien commun.

Huit ans après la chute de Ben Ali, la situation macroéconomique s’est dégradée. Dans nombre de localités, les services publics et sociaux sont quasi inexistants. Les réseaux clientélistes se sont multipliés avec l’émergence de nouveaux acteurs. Des élus locaux, notamment, se disputent les restes de la machine clientéliste de l’ancien régime à des fins électorales. Or les ressources que distribuent ces réseaux se tarissent, ce que la relative tolérance à l’égard de l’économie informelle ne compense qu’en partie. Les troubles sociaux risquent donc de s’accroitre.

Le gouvernement n’a pas encore fixé les nouvelles procédures de coordination et de coopération entre les acteurs des politiques publiques aux niveaux régional et local. Les modalités de transfert des compétences de l’administration centrale et territoriale vers les collectivités locales (les conseils régionaux n’ont pas encore été élus) demeurent floues et suscitent de nombreuses interrogations parmi les experts. Enfin, les ressources financières des communes et le niveau de formation de leurs agents sont toujours aussi faibles.

Le manque de consolidation des services territoriaux de l’Etat nourrit les résistances des hauts fonctionnaires. Cela nuit au travail des communes et complique la tâche des élus locaux, incapables de juguler la détérioration du contexte socioéconomique.

Résultat : le processus de décentralisation accroit les attentes légitimes des citoyens envers des services publics de meilleure qualité, sans pour autant les satisfaire. Il renforce ainsi la crise de confiance envers la classe politique, y compris les élus locaux. Il réveille par ailleurs les réflexes anti-islamistes de hauts responsables de l’Etat alors que le parti An-Nahda a conquis près du tiers des municipalités après le scrutin communal de mai 2018. Il alimente enfin la nostalgie à l’égard du régime autoritaire et risque d’exacerber les tensions sociales et politiques.

Pour élargir le consensus autour de cette réforme et éviter une mise en œuvre bancale :

    Le parlement, la présidence de la République et le gouvernement devraient organiser une série de consultations réunissant élus locaux, organisations de la société civile, hauts fonctionnaires, responsables politiques et syndicaux, sur les modalités concrètes de poursuite de la décentralisation : procédures de coordination et de coopération entre acteurs publics sur le plan régional et local d’une part, clarification des aspects juridiques, techniques et financiers relatifs au futur transfert de compétences aux collectivités locales de l’autre. Les gouverneurs, qui verront nécessairement du pouvoir et des ressources leur échapper, ne doivent pas être les grands perdants de cette réforme. Afin de coordonner plus efficacement l’action publique au niveau régional, ils devraient bénéficier de davantage de pouvoir hiérarchique et décisionnel sur leurs services territoriaux (déconcentration et délégation de pouvoirs).
     
    Le gouvernement devrait initier une stratégie de développement des territoires en partenariat avec les acteurs régionaux et locaux, publics et privés, et œuvrer à améliorer les prestations de services publics sur le plan régional et local. Pour ce faire, il devrait renforcer les compétences humaines des services territoriaux (formation continue, incitations à la mobilité de fonctionnaires compétents, par exemple via des primes pour les agents exerçant dans les zones marginalisées).
     
    Le gouvernement devrait renforcer les capacités des cours des comptes et tribunaux administratifs sur tout le territoire, placer l’agent comptable en charge du recouvrement des taxes et redevances locales ainsi que la police municipale sous l’autorité des communes, et créer la Haute instance des finances locales dans les plus brefs délais.
     
    Vu l’austérité budgétaire, les promoteurs internationaux de la décentralisation devraient augmenter le montant du soutien prévu au futur Fonds d’appui à la décentralisation, de péréquation et de solidarité entre les collectivités locales, et appuyer techniquement la Haute instance des finances locales. En particulier, la Banque mondiale, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Conseil de l’Europe, la mission de l’Union européenne en Tunisie, l’Agence française de développement (AFD), l’Agence de coopération internationale allemande pour le développement (GIZ) et le Centre international de développement pour la gouvernance locale innovante (CILG-VNG International), peuvent jouer un rôle important.
     

Pour lintegralite du rapport vister:


https://www.crisisgroup.org//fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/198-decentralisation-en-tunisie-consolider-la-democratie-sans-affaiblir-letat?utm_source=Sign+Up+to+Crisis+Group%27s+Email+Updates&utm_campaign=9990966136-EMAIL_CAMPAIGN_2019_03_25_04_57&utm_medium=email&utm_term=0_1dab8c11ea-9990966136-359395045


Crisis Group, Tunis/Bruxelles, 26 mars 2019