GENEVA – The International Labour Organization (ILO) will hold its annual International Labour Conference (ILC)  in Geneva from June 5-16, 2017.

Worker, employer and government delegates from the ILO's 187 member States will tackle a wide range of issues, including:

Labour migration and the challenge of governance;
Fundamental principles and rights at work via the recurrent discussion in follow up to the Social Justice Declaration;
Occupational safety and health, through the general survey concerning the promotional framework, construction, mines and agriculture;
Peace and stability through a possible revision of the Employment (Transition from War to Peace) Recommendation, 1944 (No. 71) .
The Director General’s report to the Conference will focus on work and climate change.
A World of Work Summit on women in the world of work will take place on 15 June. 


Details on the ILO Conference programme are available on ilo.org/ilc  

Francais

Tchad : engager la transition

International Crisis Group, 30 September 2021


Cinq mois après la mort soudaine du Président Idriss Déby, les autorités tchadiennes préparent un dialogue national attendu de longue date. Dans cette transition qui doit aboutir au retour vers un régime civil, le pays fait face à de nombreux défis.


En avril, le président du Tchad Idriss Déby Itno a été tué lors d’affrontements avec le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Les rebelles avaient traversé la frontière depuis leur bastion libyen en convois de véhicules lourdement armés pour atteindre la capitale N’Djaména. L’armée avait alors arrêté leur progression et le président Déby s’était rendu lui-même sur le champ de bataille. Sa mort soudaine a conduit la hiérarchie militaire à nommer Mahamat Déby, son fils de 37 ans, à la tête d’un Conseil militaire de transition de quinze membres. La junte a annoncé qu’elle gouvernerait le pays durant une période de dix-huit mois, renouvelable une fois, et organiserait un dialogue national inclusif avant de transmettre les commandes du pays aux civils à l’issue d’élections. Bien qu’émettant des réserves, les alliés internationaux du Tchad ont rapidement appuyé les nouvelles autorités. Début mai, l’armée a repoussé les rebelles du FACT jusqu’en Libye. La prise en main par l’armée a rassuré ceux qui craignaient que le décès du défunt chef d’Etat plonge le pays dans la violence mais a déçu les espoirs de dévolution démocratique du pouvoir. Certaines figures de l’opposition tchadienne ont ainsi exprimé leur inquiétude vis-à-vis de la transition et de la mainmise de l’armée sur l’Etat. Le gouvernement, les responsables de l’opposition et les rebelles ont tous des avis divergents concernant l’avenir du pays. Les puissances extérieures ont quant à elles peu d’influence sur la junte.

Le Conseil militaire devrait apaiser les inquiétudes relatives à l’avenir politique du Tchad en prenant des mesures concrètes qui garantiront une transition apaisée. Il devrait accepter de ne pas prolonger la transition actuelle et réaffirmer son intention de ne pas s’éterniser au pouvoir. Il devrait également entamer les préparatifs d’un dialogue national très attendu et, en accord avec les groupes rebelles, définir les conditions acceptables pour les deux parties en vue de la participation de ces groupes aux pourparlers.


Premières réactions


Les partenaires internationaux ont timidement réagi à la prise de pouvoir par la junte. Les plus impliqués, la France et l’Union africaine (UA), étaient particulièrement réticents à l’idée de contrarier N’Djaména, qu’elles considèrent comme un précieux allié dans la lutte contre les groupes jihadistes au Sahel et dans le bassin du lac Tchad. Paris a invoqué « des conditions de sécurité exceptionnelles nécessaires pour assurer la stabilité du pays » pour justifier son soutien à la junte. Alors que l’UA a suspendu temporairement l’adhésion du Mali en réponse au coup d’Etat d’août dernier, l’organisation n’a pas appliqué de sanctions contre le Tchad du fait de la contribution militaire du pays aux opérations de lutte contre le terrorisme et de sa fragilité après la mort d’Idriss Déby. L’UA a accepté de soutenir la transition sous réserve que les autorités garantissent la tenue d’un scrutin présidentiel dans les dix-huit mois et que les membres du Conseil militaire renoncent à s’y présenter. Elle a également exigé que la junte intègre ces dispositions à la charte de la transition. Conscient de l’influence diplomatique considérable de son pays liée au rôle important du Tchad dans la lutte contre le terrorisme dans la région, Mahamat Déby a, pour sa part, promis d’accéder à la requête de l’Union africaine et de maintenir ses forces armées dans les pays de la région.

Les autorités de transition ont décidé d’ouvrir l’espace politique du pays en partie en raison des pressions internationales. Elles ont ainsi mis fin à des décennies d’interdiction des manifestations, ont permis au mouvement populaire d’opposition Les Transformateurs d’être reconnu comme un parti politique et se sont engagées à préparer une loi d’amnistie ou de pardon pour les rebelles détenus ou en exil (et pour certains d’entre eux condamnés à mort par des tribunaux tchadiens). Fin avril, un gouvernement civil a été formé permettant une restitution partielle du pouvoir, dans lequel des responsables politiques de l’opposition ont été nommés.

Toutefois, la junte n’a pas modifié la charte de transition comme elle l’avait promis à l’UA, semant le doute au sein de l’opposition concernant ses intentions. Certains responsables tchadiens, y compris le Premier ministre Albert Pahimi Padacké, affirment que la modification de la charte sera débattue lors du dialogue national. Mais les opposants craignent que la transition prenne du retard et que la junte ne se retire pas et laisse Mahamat Déby s’installer durablement et prendre la place de son père. Dans un entretien du mois de juin, le fils Déby a déclaré que deux « conditions » devraient être remplies avant de procéder au vote : « l’entente entre les Tchadiens » et le soutien financier international à la transition.

Si Mahamat Déby s’est assuré le soutien de la France lors d’une visite d’Etat à Paris, les relations de la junte avec l’UA se sont rapidement dégradées. Début juin, N’Djaména a refusé la nomination du diplomate sénégalais Ibrahima Fall au poste de Haut représentant pour la transition au Tchad, prétextant avoir été tenue à l’écart de cette prise de décision, ce que l’UA conteste. Le soutien au Conseil militaire par des pays membres stratégiques de l’UA tels que l’Egypte et le Nigéria l’a poussé à remplacer M. Fall par le Congolais Basile Ikouébé. Certains observateurs considèrent le rejet d’Ibrahima Fall par le Tchad comme un affront infligé au président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, un Tchadien que la junte soupçonne d’avoir des ambitions présidentielles. Cette méfiance à l’encontre de Moussa Faki Mahamat pourrait limiter l’influence de l’UA sur la transition tchadienne.


Les positions des principaux acteurs


La chute d’Idriss Déby a modifié le paysage politique au Tchad. Ayant perdu son hégémonie à la mort de son fondateur, l’ancien parti au pouvoir, le Mouvement patriotique du salut (MPS), a obtenu moins de la moitié des ministères au sein d’un gouvernement composé de 40 membres, mais son fort ancrage territorial constitue un atout majeur pour un futur candidat. Mahamat Zene Bada, le secrétaire général du parti, a fui en France au mois de juin lorsque la junte a tenté de l’obliger à organiser une assemblée générale extraordinaire pour nommer un nouveau dirigeant. Son adjointe, Ruth Madjidian Padja, a alors convoqué l’assemblée en question et fait procéder à la nomination d’Haroun Kabadi, ancien président de l’Assemblée nationale, au poste de secrétaire général. L’idée que la junte tentait de prendre le contrôle du parti a au départ suscité une certaine résistance de certains membres fondateurs influents du MPS.

L’opposition, quant à elle, est divisée. Certains de ses dirigeants, notamment d’anciens chefs de file de l’opposition comme Saleh Kebzabo ou Mahamat Alhabo, ont rejoint le gouvernement. D’autres remettent en question la légitimité de la junte. Certains partis politiques et groupes de la société civile, dont la coalition Wakit Tama, qui s’est depuis déclarée encline à rejoindre le dialogue, appelaient initialement à la création d’un conseil civilo-militaire en lieu et place de la junte et rejetaient les décrets créant le comité d’organisation du dialogue national. Ces groupes et partis appelaient aussi à ce que la composition du parlement de transition soit décidée lors du dialogue inclusif, ce qui aurait selon eux conféré à cette instance la crédibilité nécessaire au vote d’une nouvelle constitution. Mais, finalement, la junte a approuvé le 24 septembre la formation d’un parlement de transition doté de 93 membres sélectionnés par un comité ad hoc.


Le dialogue national


La plupart des acteurs tchadiens ont accepté de se joindre au dialogue national mais leurs attentes divergent sur la nature, le format et la portée qu’il prendra. Le dialogue devrait avoir lieu entre novembre et décembre 2021, et être suivi d’élections organisées entre juin et septembre 2022. Les figures de l’opposition, les groupes armés et les représentants de la société civile appellent au dialogue depuis des décennies et espèrent qu’il jettera les bases de réformes profondes de l’État. Les participants souhaiteraient assurément débattre d’un grand nombre de thématiques. La nouvelle coalition d’opposition voit dans ce dialogue une occasion de mettre fin à des années d’exclusion de la vie politique et tentera de rétablir l’équilibre du pouvoir au sein des institutions, de restreindre le rôle politique de l’armée et de renforcer le contrôle de l’action gouvernementale. La Conférence nationale souveraine de 1993 représente un modèle pour la coalition, qui a longtemps réclamé une « conférence nationale souveraine et inclusive ». Toutefois, en raison de délais relativement courts, le dialogue ne permettra sans doute pas de traiter d’autres sujets que la refonte de la constitution et l’organisation des futures élections.

La participation des groupes rebelles constitue sans aucun doute le principal point de friction. Les figures de l’opposition et de la société civile considèrent que la présence des différents mouvements insurgés au dialogue (appelés « groupes politico-militaires » au Tchad) renforcerait leur position dans la négociation. Mahamat Déby et d’autres responsables se sont dits ouverts à leur participation mais souhaitent un désarmement préalable. Plusieurs dirigeants rebelles, y compris celui du FACT, Mahamat Mahadi Ali, ont déclaré à Crisis Group que des intermédiaires pour le compte du gouvernement tchadien, de gouvernements étrangers et de médiateurs privés les avaient contactés. En juin, le gouvernement du Togo a accueilli des pourparlers avec certains groupes rebelles afin de connaître leurs revendications. Ces derniers ont alors énoncé les conditions de leur participation au dialogue ; ils ont demandé à intégrer le comité d’organisation du dialogue national, réclamé l’amnistie pour leurs combattants et demandé que des négociations spécifiques entre les rebelles et le gouvernement se tiennent hors du pays. Bien que Lomé ait vraisemblablement agi avec l’accord de la junte, celle-ci a ignoré le résultat des pourparlers.

L’abondance de médiateurs ne facilite pas les choses. Mahamat Déby a nommé deux figures influentes pour organiser le dialogue national : le ministre de la Réconciliation nationale Acheikh Ibn-Oumar, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien chef d’un mouvement arabe rebelle tchadien ; et Ali Abdelrahman Haggar, un intellectuel de renom issu de la même ethnie Zaghawa que Mahamat Déby et qui officie en tant que conseiller de la junte pour la réconciliation et le dialogue. Les deux hommes doivent naviguer entre la junte et le gouvernement civil, à qui ils sont respectivement rattachés. Le 14 août, la junte a désigné un comité organisateur du dialogue composé de 70 représentants et réunissant des membres du MPS, d’anciens chefs de l’opposition et des émissaires de la société civile. Elle a également nommé un autre comité de 28 membres qui assure des négociations parallèles avec les rebelles, sans pour l’instant que l’on sache où de potentielles négociations pourraient avoir lieu avec les rebelles et si le désarmement demeure une condition préalable. Goukouni Oueddeï, ancien chef rebelle devenu président (1979-1982) et respecté par toutes les parties prenantes, préside ce dernier comité constitué de membres du MPS et de responsables de la sécurité qui, à l’instar des rebelles établis en Libye, sont principalement originaires du nord du pays.

Mais il demeure des doutes sur la faisabilité de ces futures négociations. Deux groupes armés sont particulièrement problématiques, le FACT et l’Union des forces de la résistance (UFR). Pour les fils du président Déby, Mahamat Mahadi Ali, le chef du FACT, est responsable de la mort de leur père, ce qui complique son retour éventuel au Tchad. Quant au groupe de l’UFR, également basé en Libye, il est dirigé par Timan et Tom Erdimi, les cousins du président Déby. En juillet 2021, la famille Erdimi a accusé les autorités égyptiennes d’avoir arrêté Tom fin 2020 à la demande du gouvernement tchadien. On ignore où il se trouve. Le Caire n’a pas confirmé l’arrestation mais a décrit Tom Erdimi comme « un terroriste dangereux ». Des sources sécuritaires tchadiennes affirment que l’Egypte aurait livré Tom Erdimi au Tchad, ce que dément formellement N’Djaména. Le 24 août, le Conseil militaire a organisé le retour au Tchad du représentant de l’UFR en France, Mahamat Abdelkarim Hanno, un ancien chef des renseignements. Certains rebelles dénoncent ce retour au pays et y voient de la part des autorités une stratégie consistant à « diviser pour mieux régner » et non le signe qu’elles engagent un réel dialogue avec l’opposition armée. Lors d’une visite officielle au Soudan le 31 août, Mahamat Déby a d’ailleurs qualifié les rebelles installés en Libye de « mercenaires », affirmant « qu’ils ne devraient pas avoir le droit de quitter la Libye, car ils représentent une menace pour la stabilité et la sécurité du Tchad et du Soudan ».


Les risques et les perspectives


Le Tchad a traversé une grande période d’incertitude sans sombrer dans la violence. Mais la situation pourrait devenir plus délicate. Un retard de la transition pourrait entamer la fragile confiance qui existe entre les principales parties prenantes dans le pays. Les acteurs nationaux et internationaux doivent s’efforcer de maintenir un consensus afin de mener la transition à son terme dans le délai imparti.

Plusieurs risques se profilent à l’horizon. De nombreux Tchadiens craignent que le Conseil militaire n’honore pas ses promesses de limiter la transition à dix-huit mois et d’interdire la candidature de ses membres au scrutin présidentiel. Le cas échéant, des manifestations pourraient éclater. De plus, bien qu’affaiblis, les rebelles installés en Libye sont toujours actifs et pourraient entrer de nouveau dans le pays et lancer une nouvelle offensive. Par ailleurs, il est à craindre que des tensions ethniques apparaissent lorsque les dirigeants politiques se positionneront pour le pouvoir. Des Tchadiens, notamment au sein de la diaspora, diffusent déjà des discours haineux et clivants sur les réseaux sociaux.

Enfin, le Tchad est toujours menacé à ses frontières. Le 30 mai, des troupes de la République centrafricaine voisine, apparemment accompagnées de mercenaires russes, ont attaqué un poste de l’armée tchadienne alors qu’elles poursuivaient des rebelles centrafricains qui avaient traversé la frontière. L’incident a provoqué un regain de tension entre les deux pays. Dans la région du lac Tchad, le 4 août, des insurgés de Boko Haram ont tué 26 soldats tchadiens, ce qui constitue le bilan humain le plus lourd depuis mars 2020, lorsque près d’une centaine de soldats avaient péri suite à une attaque jihadiste, donnant lieu à une contre-offensive militaire sans précédent. Mahamat Déby a riposté en ordonnant le retrait de la moitié des 1 200 hommes du contingent tchadien de la force du G5 Sahel de la zone des trois frontières (Mali-Niger-Burkina Faso) dans le cadre d’un « repli tactique ».

Les défis de la transition au Tchad sont importants. La région demeure très instable : le Soudan voisin mène une transition délicate et la patience des autorités libyennes vis-à-vis des rebelles tchadiens installés sur leur territoire atteint ses limites. Ainsi, le 14 septembre, des forces loyales à Khalifa Haftar –le maréchal dont les troupes ont combattu le gouvernement de Tripoli entre 2014 et octobre 2020, date à laquelle un cessez-le-feu a été conclu – ont attaqué leurs anciens alliés du FACT au sud-ouest de la Libye. L’accord ayant présidé à la création de l’actuel gouvernement d’unité nationale libyen, mis en œuvre en mars, exige en effet le départ de tous les combattants étrangers, qu’ils aient soutenu Haftar ou Tripoli.

Bien qu’il y ait un large consensus autour de la nécessité d’organiser un dialogue national, la junte doit créer de la confiance afin que ce dialogue puisse avoir lieu dans les meilleures conditions. Les autorités tchadiennes devraient ainsi réviser, avant la tenue du dialogue, la charte de la transition conformément aux exigences de l’UA, en veillant à limiter la transition à dix-huit mois, et tenir leur promesse en intégrant les dispositions qui interdisent la candidature des membres du Conseil militaire au scrutin présidentiel.

La junte devrait également accroître ses efforts visant à garantir la participation des groupes armés au dialogue, afin que les rébellions établies en Libye perdent leur raison d’être et qu’au moins certains de leurs membres puissent retourner au Tchad. En participant au dialogue, les groupes rebelles pourraient ainsi formuler leurs doléances de façon pacifique. La junte pourrait aussi envisager de dialoguer directement avec les groupes armés à l’étranger et sous médiation internationale, avant la tenue du dialogue national à N’Djaména. Cela permettrait d’instaurer un climat de confiance entre les parties et d’éviter les risques de confrontation future. Les partenaires internationaux, et en particulier l’UA, les Etats membres concernés et la France, devraient déployer des efforts conjoints visant à encourager les autorités tchadiennes à prendre de telles initiatives.

 

 

 

Transition au Mali : préserver l’aspiration au changement

International Criis Group, Rapport No 304, 24 September 2021

Les deux coups d’Etats d’août 2020 et mai 2021 ont plongé le Mali, toujours en proie aux violences armées, dans l’instabilité. Malgré un bilan jusqu’ici décevant, les autorités de la transition malienne peuvent encore concrétiser l’aspiration au changement et organiser des élections générales transparentes en 2022.

 

Que se passe-t-il ? En neuf mois, deux coups d’Etat ont plongé le Mali dans l’instabilité tandis que la violence persiste dans l’intérieur du pays. Ni les acteurs maliens ni les partenaires internationaux n’ont profité de la transition ouverte par la chute du président Keïta pour remettre le pays sur de bons rails.

En quoi est-ce significatif ? Le second coup d’Etat du 24 mai 2021 a conforté la mainmise des militaires sur le pouvoir et marqué le début d’une période qui nourrit plus de craintes que d’espoirs. La nouvelle coalition au pouvoir apparait fragile et peu en mesure de mener à bien des réformes pourtant nécessaires.

Comment agir ? Les dirigeants maliens doivent sauver ce qui peut l’être du projet de transition, notamment en menant une réforme du système électoral qui permettra la tenue d’élections proposant aux citoyens de réelles alternatives. L’incertitude actuelle ne devrait pas empêcher les partenaires étrangers d’œuvrer sur le long terme, afin d’aider l’Etat malien à se reconstruire.


Synthèse


Près de dix ans après le putsch de 2012, le Mali, dont les zones rurales sont toujours en proie aux violences armées, a subi deux coups d’Etat en moins d’un an. Le premier, mené par des officiers le 18 août 2020, a abouti au renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Pendant les neuf premiers mois d’une période de transition qui doit en durer dix-huit, les tensions entre civils et militaires et la fragilité de sa base politique ont paralysé le gouvernement. Un second coup, le 24 mai 2021, a conforté le pouvoir des militaires, mais ouvert une nouvelle période d’incertitudes.

Malgré une présence massive, les partenaires internationaux, qui continuent de privilégier la lutte anti-terroriste plutôt que le soutien aux réformes de gouvernance, ont montré les limites de leur action. Pour tirer le meilleur parti de cette transition, les forces politiques peuvent encore entamer des réformes électorales, clôturer cette période par des élections transparentes, rassembler les acteurs politiques et de la société civile et lancer des consultations nationales soucieuses d’identifier et dépasser les facteurs de blocages.

Dans la foulée du coup d’Etat du 18 août 2020, les militaires du Conseil national pour le salut du peuple (CNSP), la junte qui a renversé IBK, ont habilement manœuvré pour conserver des postes clés au sein des nouvelles autorités de transition. Ils ont parallèlement affaibli leurs rivaux, en particulier le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), la principale coalition civile anti-IBK. La transition a, du fait de ces manœuvres politiques, accouché d’un premier gouvernement fragile, sans base politique et sociale solide pour s’atteler aux réformes promises.

Malgré une feuille de route ambitieuse adoptée en septembre 2020, aucune action d’envergure n’a été réalisée durant les neuf mois du gouvernement dirigé par Moctar Ouane. Alors que la situation sécuritaire dans le pays ne connaissait pas d’amélioration significative, le gouvernement de transition est rapidement apparu en panne, paralysé par des luttes d’influence avec le CNSP, officiellement dissous mais toujours très actif en coulisses.

Dans ce contexte, un remaniement ministériel opéré en mai 2021 a mis au jour les tensions qui paralysaient l’action gouvernementale et créé les conditions d’un second coup d’Etat opéré par les militaires de l’ex-CNSP. Pendant des mois, le gouvernement Ouane avait cherché à s’affranchir des interférences des militaires et à élargir sa base politique par des consultations avec les forces sociales et politiques. En mai 2021, le remaniement ministériel opéré par le gouvernement, qui écartait plusieurs ministres proches ou membres de l’ex-CNSP, s’est brutalement retourné contre les principales autorités civiles. Les militaires les ont mises aux arrêts.

Quelques jours plus tard, le colonel Assimi Goïta, chef de l’ex-CNSP et jusque-là vice-président, est investi président de la transition. Ne pouvant gouverner seuls, les militaires de l’ex-CNSP, putschistes pour la seconde fois, ont chargé Choguel Maïga, porte-parole du M5-RFP, de former un nouveau gouvernement. Cette nouvelle alliance entre civils et militaires est cependant fragile : le M5-RFP est divisé et a perdu son autorité morale, l’imam Mahmoud Dicko, ancien dirigeant du Haut conseil islamique du Mali.

L’alliance avec les militaires semble même contre nature si l’on se souvient que, pendant les mois qui ont suivi le coup d’Etat d’août 2020, Choguel Maïga a dénoncé la militarisation du pouvoir. La composition du gouvernement formé en juin 2021 ne laisse aucun doute sur le fait que les putschistes conservent la réalité du pouvoir. Ils gardent la main sur l’exécutif et les marges d’action des autorités civiles seront limitées. Neuf ans après le renversement du président Touré et un an après celui d’IBK, le pays donne à nouveau le sentiment d’un inquiétant retour à la case départ.

Après le coup d’Etat de mai 2021, les principaux partenaires du Mali, cherchant avant tout à éviter l’effondrement total du pays, ont tenté d’influencer le cours de la transition, mais leurs actions ont montré leurs limites. S’ils ont fait pression, avec un succès relatif, pour éviter la confiscation complète du pouvoir par les militaires, leurs priorités restaient d’accélérer la mise en œuvre de l’accord de paix de 2015 et de pousser vers une transition courte de dix-huit mois. Malgré la présence de milliers de soldats étrangers et la dépendance financière du pays envers les bailleurs, les partenaires internationaux n’ont pas su aider les autorités civiles à poser les bases d’un changement vertueux de la gouvernance au Mali. Beaucoup estimaient que celles-ci n’avaient ni le temps ni la légitimité d’engager de telles réformes de fond.

Le contexte actuel de forte instabilité politique à Bamako, conjuguée à la crise sécuritaire, notamment dans les espaces ruraux, rend la plupart des observateurs pessimistes sur l’évolution de la situation dans les semaines et mois à venir. Les tensions au sein de l’appareil sécuritaire ont pour le moment été maitrisées, mais elles représentent un risque réel pour la stabilité du pays. De nouveaux équilibres politiques sont en construction à la tête de l’Etat, mais ils s’annoncent fragiles.

Il reste cependant possible de tirer quelques bénéfices de la période de transition et, avant tout, d’éviter une nouvelle sortie de route. Si les partenaires extérieurs ont leur rôle à jouer, c’est aux forces politiques et sociales maliennes qu’il revient en premier lieu de se ressaisir et de sortir le Mali de la crise sécuritaire et de la dépendance dans lesquelles le pays est enfermé. Lors des évènements de mai 2021, les Maliens se sont peu mobilisés, donnant le sentiment d’une forte lassitude face à ceux qui se disputent les oripeaux du pouvoir.

Les nouvelles autorités maliennes devraient œuvrer à clôturer la transition par des élections transparentes et équitables, permettant surtout aux citoyens d’élire ceux qui proposent de réelles solutions de sortie de crise. Les acteurs maliens et les partenaires internationaux devraient inscrire leurs actions sur le long terme pour remettre la démocratie malienne sur de bons rails et assainir la gouvernance.

Pour prévenir one nouvelle sortie de route de la transition, les forces politiques et sociales maliennes et les partenaires internationaux devraient:

 

- Poursuivre les efforts entrepris par le précédent président de la transition visant à rassembler davantage les acteurs politiques et de la société civile autour des priorités de la transition. Le choix des réformes à opérer nécessite un large consensus des acteurs maliens pour éviter les blocages préjudiciables à la bonne marche de la transition ;

- Continuer de faire pression sur les autorités de transition, et le président Goïta en particulier, qui ont promis une réduction du train de vie de l’Etat et une meilleure gestion des deniers publics, notamment dans les secteurs de la défense et de la sécurité, qui ont été émaillés de scandales financiers ces dernières années ;

- Créer les conditions de l’adoption consensuelle d’une nouvelle loi électorale et d’une nouvelle charte des partis – deux objectifs encore réalisables de la feuille de route – afin d’assainir le jeu électoral, notamment en réduisant le contrôle de l’administration territoriale sur l’organisation des élections et en remédiant à la multiplication de partis politiques sans programme réel ;

- Encourager les autorités de transition, dans le cadre des réformes plus ambitieuses contenues dans la feuille de route – notamment la révision constitutionnelle – à mettre en place un processus national de consultations soucieux d’identifier les facteurs de blocages et à laisser à des autorités démocratiquement élues le soin de soumettre à référendum un projet de nouvelle constitution ;

- Rester vigilants et se montrer fermes en cas d’usage de la violence contre les oppositions politiques, ce dont les putschistes se sont jusqu’ici abstenus.

Par ailleurs, les partenaires internationaux devraient moins se préoccuper de mettre un terme à la transition dans les délais convenus que de chercher à préserver et à concrétiser l’engouement pour la refondation de l’Etat, né après la chute d’IBK. Ils devraient inscrire leurs actions dans le plus long terme et tenter dès aujourd’hui de mieux identifier et soutenir les forces porteuses du changement. Les partenaires internationaux devraient moins imposer un modèle extérieur d’Etat vertueux que faire plus de place aux initiatives locales visant, à l’intérieur de l’administration, à produire des services plus efficaces et adaptés.


Bamako/Dakar/Bruxelles, 21 septembre 2021

Pour l’integralise du rapport,visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/mali/304-transition-au-mali-preserver-laspiration-au-changement

 

 

 

Le Terrorisme entre motivation idéologique et instrumentalisation politique

Par MUSTAFA AMALI, Follow au Centre de Recherches et d’Études Géostratégiques - Atlantis, Casablanca, Juillet 2021


RÉSUMÉ


Le terrorisme est traditionnellement l’œuvre d’une minorité qui lutte au nom d’un groupe de référence et qui traduit une fascination pour le pouvoir ou une hostilité envers un Etat ou une communauté donnée ; mais il peut être aussi le fait d’un Etat.Des groupes ou des individus imbus de convictions doctrinales font recours à la violence aveugle pour terroriser des populations au nom de leurs idéaux. Si le terrorisme est multiforme et variable dans le temps et dans l’espace, ses revendications sont généralement exprimées en termes sociaux, économiques ou religieux. Doté d’une forte valeur émotionnelle et symbolique, le terrorisme est d’abord une arme de contestation de l’oppression nationale ou sociale. Mais il est aussi l’outil de l’État au nom de la « sécurité ». Le sens commun en fait une forme de violence s’attaquant à des individus innocents, le plus souvent par le biais d’attentats spectaculaires afin de paralyser, d’intimider les autres membres de la société ou de la communauté visée. Cette violence serait barbare, illégitime dans la mesure où elle s’en prendrait à des individus non concernés par le conflit. Le terrorisme, s’il est d’abord action, n’en recouvre pas moins une notion voisine puisque, dépassant souvent le stade de l’initiative ponctuelle pour devenir une véritable stratégie, il postule l’emploi systématique de la violence, pour impressionner soit des individus afin d’en tirer profit, soit, plus généralement, des populations, soumises alors, dans un but politique, à un climat d’insécurité.On note une évolution dans les motivations idéologiques du terrorisme moderne. Tandis que le terrorisme classique est en déclin, notamment sous l’effet de la fin de la guerre froide et du vif recul du terrorisme marxiste révolutionnaire, on constate une progression du terrorisme ethnique, séparatiste et religieux. Depuis la révolution iranienne et l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique en 1979, le jihadisme ou salafisme-jihadiste est la forme prédominante du terrorisme. Le terrorisme est souvent instrumentalisé, à des fins politiques, par les terroristes eux-mêmes, mais aussi par les Etats, qui, au mieux, se livrent à une récupération idéologique du phénomène, au pire, s’adonnent à un véritable terrorisme étatique. Au-delà de l’instrumentalisation de la définition du terrorisme, ce phénomène devient un enjeu politique majeur, aussi bien au niveau international qu’à l’intérieur des Etats. De plus, la lutte menée par les grandes puissances contre le terrorisme au nom de l’idéologie libérale se trouve, paradoxalement, en contradiction avec des valeurs libérales fondamentales. Pour leur part, les médias sont impliqués à plus d’un titre dans le fléau planétaire du terrorisme. Quel que soit leur degré d’indépendance affiché, les médias demeurent une composante principale de l’appareil idéologique de l’Etat, et, en tant que telle, constituent un relai de la politique étatique en contribuant à forger l’opinion publique et à véhiculer une image stéréotypée du terroriste. Paradoxalement, les mass médias, en cherchant l’impact maximum sur leur public, assurent, indirectement, une caisse de résonnance à l’action terroriste. Attentifs à l’impact médiatique sur l’opinion publique, les groupes terroristes s’en servent à leur dessein comme outil de propagande.

Pour l’integralise du rapport, visiter: https://atlantis-center.org/wp-content/uploads/2021/07/RAPPORT-ATLANTIS-SP.pdf


ATLANTIS, centre de recherches et d’études géostratégiques est membre du club de Casablanca

La Turquie en Afrique: Un Positionnement Original

Par JULIEN FRIEDMAN, Research Project Manager, Atlantis Center for Geostrategic Research and Studies

Atlantis, Casablanca, July 2021.


RÉSUMÉ

Au cours des dix dernières années, la Turquie a fait preuve d’un intérêt économique, diplomatique
et social croissant envers l’Afrique, donnant ainsi une présence significative et un impact nonnégligeable aux intérêts turcs sur le Continent. L’augmentation de l’intérêt de la Turquie pour
l’Afrique mérite l’attention des dirigeants africains qui pourraient en tirer parti, à condition d’avoir
une bonne compréhension des priorités turques.

Ce rapport est établi à partir de l’étude de trois cas, mettant en évidence le rôle de la Turquie et ses
objectifs en Afrique durant les dix dernières années:

• Mise en place d’une organisation à but éducatif, la Fondation Maarif
• Installation d’un camp d’entraînement pour l’armée somalienne, TURKSOM
• Intervention militaire en Libye fin 2019

Ces cas de figures permettent de montrer comment la politique étrangère turque en Afrique est
intimement corrélée aux évènements majeurs de la vie politique en Turquie. On pense notamment
à la tentative de coup d’Etat contre le gouvernement Erdoğan en juillet 2016 ainsi qu’à l’élection
présidentielle de 2018 qui a mis en avant les politiques ultranationalistes. Ces évènements
dimensionnants, ont fait passer la politique étrangère de la Turquie envers l’Afrique au second
plan, signe que la politique intérieure reste une préoccupation majeure. On constatera qu’il en est
de même pour ses engagements auprès des institutions continentales africaines comme pour ses
engagements à l’international.

Pour ce qui est du développement de la Fondation Maarif en Afrique, il nous est donné de constater
que cette action dans le domaine éducatif avait aussi pour but d’affaiblir l’organisation politicoreligieuse Hizmet qui est tenue comme principal responsable de la tentative de coup d’état de 2016.
Deuxièmement, la participation de la Turquie au travers de l’installation d’une base militaire en
Somalie (TURKSOM) permet d’atteindre plusieurs objectifs, à savoir le soutien à l’armée somalienne,
une présence militaire turque à proximité du détroit de Bab el Mandeb et par là même, affirmer le
rayonnement de la Turquie dans la partie orientale de l’Afrique.

Pour ce qui est de l’intervention de la Turquie en Libye en 2019, les motivations ultranationalistes
affichées du gouvernement turc étaient de légitimer leur présence en Méditerranée orientale,
mais aussi de recevoir un appui économique à base de devise pour soutenir à l’époque une banque
centrale turque en crise.

La période de 2011 à 2021 a été marquée par une succession de faits marquants et dimensionnants
pour la Turquie, avec en particulier l’instauration d’un régime présidentiel, la gestion d’une crise
économique, un éloignement de ses partenaires de longue date, mais aussi par la tentative de coup
d’état de 2016 et la purge politique qui a suivi.

Il nous semble que la politique turque en Afrique est plus le reflet de ses préoccupations, centrées
sur sa politique intérieure, que sur un développement d’une stratégie économique ou politique sur le
Continent africain.

Il reste cependant clair que le Continent africain présente un intérêt économique important pour la
Turquie, en particulier dans le domaine des grands travaux, mais peut-être aussi par la capacité à
être présente sur un Continent où se côtoient les grandes nations du monde.

Fort de ce constat, structurer et maintenir des relations politico-économiques durables avec une
Turquie égocentrée, parait être une tâche délicate pour les dirigeants africains.

Pour l'integralite du rapport, visier: https://atlantis-center.org/wp-content/uploads/2021/07/Atlantis-Center_Rapport-TURKEY.pdf