GENEVA – The International Labour Organization (ILO) will hold its annual International Labour Conference (ILC)  in Geneva from June 5-16, 2017.

Worker, employer and government delegates from the ILO's 187 member States will tackle a wide range of issues, including:

Labour migration and the challenge of governance;
Fundamental principles and rights at work via the recurrent discussion in follow up to the Social Justice Declaration;
Occupational safety and health, through the general survey concerning the promotional framework, construction, mines and agriculture;
Peace and stability through a possible revision of the Employment (Transition from War to Peace) Recommendation, 1944 (No. 71) .
The Director General’s report to the Conference will focus on work and climate change.
A World of Work Summit on women in the world of work will take place on 15 June. 


Details on the ILO Conference programme are available on ilo.org/ilc  

Francais

Par Enrica Picco, International Crisis Group, 10 Mai 2022


Dissoute en 2013, l’armée centrafricaine est aujourd’hui présente dans tout le pays. Des problèmes structurels risquent cependant de la fragiliser à nouveau. Pour éviter les dérives, Bangui et ses partenaires internationaux devraient appliquer les principes du Plan National de Défense de 2017.

 

 

Neuf ans après leur dissolution à la suite d’un coup d’État qui a plongé le pays dans le chaos, les Forces armées centrafricaines (FACA) ont regagné une présence dans toutes les villes principales de la Centrafrique. Pourtant, les bénéfices de ce redéploiement risquent d’être compromis par l’opacité des recrutements, la multiplicité des lignes hiérarchiques, le manque de formation et la mauvaise gestion des budgets au sein de l’armée centrafricaine.

Le pays se trouve aujourd’hui à un tournant décisif pour sa stabilisation suite à la crise électorale de décembre 2020. Si ces problèmes ne trouvent pas de réponse rapide, ils pourraient compromettre la loyauté des soldats envers l’État et les amener à se soulever ou à rejoindre une nouvelle rébellion. Pour éviter cela, le gouvernement centrafricain, avec l’appui de ses partenaires internationaux, y compris russes, devrait faire en sorte que sa réponse aux nouveaux défis sécuritaires repose sur une armée représentative de ses populations et financièrement viable.


Une histoire de réformes manquées


L’ethnicisation des effectifs et le népotisme des chefs d’État à Bangui ont longtemps entravé la création d’une armée capable de sécuriser le pays. Les gouvernements successifs ont toutefois entrepris de nombreux projets de réforme depuis les mutineries des années 1990. Le président Ange-Félix Patassé (1993-2003) avait fait passer le nombre de FACA de 4 000 à 3 000 et réduit à 40 pour cent la présence dans leurs rangs des Yakoma, le groupe ethnique de son prédécesseur André Kolingba (1986-1993). Sous le président François Bozizé (2003-2013), les effectifs étaient montés à 7 000 et les soldats Gbaya (communauté d’origine de Bozizé, qui représente un tiers de la population) étaient dominants.

En mars 2013, la prise de pouvoir de la Séléka, une coalition rebelle du nord-est à majorité musulmane, a plongé le pays dans la plus grave crise sécuritaire de son histoire récente. Les FACA se sont dissoutes et de nombreux soldats ont rejoint les milices d’autodéfense anti-balaka, majoritairement chrétiennes. En même temps, les Nations unies ont mis la Centrafrique sous embargo, empêchant la fourniture, la vente ou le transfert d’armements et d’équipement militaire au pays.

En 2017, après une transition turbulente et le retour à l’ordre constitutionnel, la Centrafrique a adopté un Plan National de Défense (PND) avec le soutien de la MINUSCA, la mission onusienne de maintien de la paix dans le pays. Les FACA devaient être restructurées en armée de garnison et les soldats assignés à des bases permanentes avec leurs familles. Le plan prévoyait aussi une augmentation des effectifs à 9 800 éléments, afin d’atteindre les priorités stratégiques de défense de l’intégrité du territoire national et de protection de la population. Les nouveaux recrutements devaient être accompagnés d’un processus de vérification des antécédents (vetting, dans le jargon onusien) et d’un programme de formation soutenu par la mission de formation de l’Union européenne (EUTM).

En 2018, à la suite d’une demande d’exception à l’embargo soumise par le gouvernement centrafricain, le Comité de sanctions de l’ONU a autorisé non seulement la livraison d’armements en provenance de Moscou, mais également le déploiement d’instructeurs russes pour former les FACA et les accompagner dans l’arrière-pays. La présence des FACA dans l’arrière-pays est toutefois restée fragile jusqu’en 2020, malgré un allègement de l’embargo sur les armes et des redéploiements progressifs dans plusieurs villes.

La situation a radicalement changé en décembre 2020, quand la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) a menacé de prendre la capitale Bangui. Nouveau mouvement rebelle dirigé par François Bozizé et constitué à la fois d’ex-Séléka et d’anti-balaka, la CPC jugeait illégitimes les élections présidentielles et législatives en cours à l’époque. Les FACA, ainsi que des forces alliées russes et rwandaises envoyées à la demande du président Faustin Archange Touadéra, ont alors lancé une contre-offensive.

Entre janvier et mars 2021, leurs opérations militaires ont réduit considérablement le contrôle des groupes armés sur l’arrière-pays. Certains combattants rebelles ont alors choisi l’exil au Tchad, où se trouve Bozizé, ou au Soudan voisins. D’autres se sont reconvertis dans le grand banditisme. Si ces opérations ont permis de redéployer rapidement l’armée dans les principaux centres urbains du pays, elles ont eu un prix élevé en vies humaines, sans que les autorités centrafricaines ne prennent de mesures adéquates pour sanctionner les responsables de violations graves des droits humains. Ces opérations ont aussi conduit le gouvernement à s’éloigner des objectifs initiaux du PND.

 
Recrutements parallèles et formations accélérées


Cinq années après le lancement du PND, les anciennes tendances de politisation de l’armée semblent aujourd’hui réapparaitre. En effet, l’effectif prévu par le PND est largement dépassé et le processus de vérification des antécédents des nouvelles recrues n’est plus mis en œuvre. En 2020, le Groupe des experts des Nations unies documentait l’intégration irrégulière à la Garde présidentielle de plusieurs centaines d’éléments issues de l’ethnie Mbaka-Mandja, la communauté du président Touadéra. Ce mécanisme de recrutement parallèle est depuis devenu la norme.

Entre octobre et décembre 2021, environ 3 500 nouveaux éléments ont rejoint les rangs des FACA sans intégrer le processus légal de recrutement. En mars 2022, le gouvernement a encore annoncé le recrutement de 1 311 soldats supplémentaires en dehors du processus régulier. Environ 130 soldats d’origine Gbaya, dont huit officiers supérieurs, ont quant à eux été radiés de l’armée en 2021 sans raisons claires.

L’effectif et la composition des FACA n’est pas précisément connu. Des sources nationales indépendantes et internationales estiment cependant qu’elles comptent entre 14 000 et 15 000 éléments répartis en quatorze bataillons d’infanterie territoriale, au lieu des neuf prévus dans le PND. Les chiffres précis concernant la représentation exacte des femmes et des différents groupes ethniques au sein des FACA ne sont pas accessibles.

En outre, selon plusieurs sources, chaque bataillon répondrait à une ligne hiérarchique différente, remontant à l’état-major des armées, au ministère de la Défense ou encore à la présidence. C’est notamment le cas du Regroupement spécial de la protection républicaine, un service de protection personnelle du chef de l’État non prévu dans le PND mais établi comme partie intégrante de l’armée par un décret de mars 2022.

Le gouvernement présente ces recrutements comme une réponse nécessaire à la rébellion de décembre 2020, qui lui aurait imposé d’augmenter l’effectif des FACA. Si le changement de contexte sécuritaire peut certes justifier cette augmentation, la manière dont elle a été effectuée soulève plusieurs questions au regard de la représentation des groupes ethniques et selon le genre au sein des forces armées. L’opacité des procédures pourrait compromettre l’inclusion de certains groupes minoritaires et la confiance de la population envers l’armée. En novembre 2021, le ministère de la Défense a autorisé l’incorporation dans l’armée de 80 jeunes en provenance de Birao, dans le nord-est du pays.

Seuls vingt d’entre eux provenaient des listes nationales et avaient réussi le processus de sélection et de vérification visant à éliminer les candidats suspectés d’avoir commis des crimes. En outre, Crisis Group a recueilli des témoignages qui décrivent un réseau de recrutement irrégulier dans la capitale : afin d’améliorer leur statut social, certains jeunes seraient prêts à payer entre 50 000 et 100 000 francs CFA (entre 77 et 154 euros) à des officiers pour être sur les listes de recrutement.

Plus préoccupant encore, certaines nouvelles recrues ne sont soumises à aucun vetting. Dans plusieurs cas, selon des sources proches des groupes armés interrogées par Crisis Group, les anciens rebelles qui adhèrent au programme de Démobilisation, Désarmement et Réintégration issu de l’accord de paix de février 2019 et facilité par la MINUSCA sont intégrés directement dans les FACA. Ce phénomène est particulièrement évident dans le centre du pays, où les divisions au sein d’un des principaux groupes rebelles, l’Union des patriotes pour le changement, ont amené à la défection d’environ 400 combattants. Ceux-ci ont été formés sur place et ont changé d’uniforme pour intégrer l’armée.

La qualité de la formation des nouvelles recrues est également source d’inquiétude. Selon les informations obtenues par Crisis Group, les recrues reçoivent entre trois et cinq semaines de formation militaire assurée par les forces russes au Camp Kasaï à Bangui ou à Bouar, dans le nord-ouest. A l’origine, la formation avait été confiée à l’EUTM, qui prévoyait six mois d’entraînement et des cours sur le respect des droits humains et du droit international humanitaire.

La mission a cependant été suspendue par l’Union européenne en décembre 2021 à cause des interférences du groupe de sécurité privé russe Wagner dans le commandement des FACA. Les formations prodiguées par les instructeurs russes depuis 2018 s’étendaient initialement sur une période de trois mois, mais elles ont été réduites en 2021 à quelques semaines pour accélérer les déploiements.


Conséquences inquiétantes sur le terrain


Ce manque de préparation militaire se reflète sur le champ de bataille face aux groupes armés. Bien que le gouvernement centrafricain n’ait jamais communiqué de chiffres officiels concernant les militaires tués sur le terrain, l’Armed Conflict Location & Event Data Project estime qu’au moins 90 FACA ont perdu la vie au cours de 47 attaques menées entre décembre 2020 et avril 2022. Dans le même temps, le nombre des corps ramenés dans la capitale et les incertitudes sur le sort des soldats déployés dans l’arrière-pays inquiètent les familles des FACA à Bangui, selon les témoignages récoltés par Crisis Group.

Les mêmes questions se posent en relation aux désertions. Plusieurs sources confirment en effet que de nombreux soldats ont abandonné leurs postes en province pour ne pas devoir affronter les rebelles.

L’augmentation incontrôlée des effectifs des FACA pose aussi des problèmes de suivi des armes et munitions. Les armes sont souvent laissées aux soldats qui ne sont pas en service à cause de l’insuffisance de sites de stockage. Cette absence de suivi a deux conséquences importantes. D’une part, les militaires gardent leur équipement létal après la fin de la période de travail et rentrent chez eux avec leurs armes, autant dans la capitale que dans les villes et bourgs de l’arrière-pays. De l’autre, il devient difficile de savoir combien de munitions ont été employées dans des opérations militaires autorisées et, par conséquent, de s’assurer qu’elles ne sont pas utilisées contre des civils.

Cette situation est aggravée par l’absence d’officiers supérieurs dans les zones rurales, qui ont pour responsabilité de vérifier le bon respect des procédures et d’initier des sanctions disciplinaires le cas échéant. En effet, la majorité des hauts gradés ne quitte pas Bangui ou, dans le meilleur des cas, les capitales préfectorales.


Manque de ressources financières


L’État centrafricain ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour maintenir de tels effectifs. La Loi de Finances 2022 a en effet réduit de 21 pour cent le budget de la défense, pour un total d’un peu plus de 24 milliards de francs CFA (37 millions d’euros). De plus, ces chiffres ne reflètent pas clairement les dépenses réelles de l’État. Par exemple, le budget officiel n’indique pas comment l’État rétribue les paramilitaires russes du groupe Wagner déployés dans le pays.

Ce manque de moyens financiers attribués à la défense est visible à deux niveaux. Premièrement, le gouvernement ne peut plus allouer de primes de déploiement pour encourager les nouvelles recrues à rester dans l’arrière-pays. En outre, les soldats déployés en province dont le salaire est bancarisé dans la capitale perçoivent officiellement une prime d’environ 45 000 francs CFA (49 euros) par mois, en espèces, qui doit les aider à régler leurs dépenses sur le terrain. En pratique, cependant, des officiers captent souvent une partie de ces primes avant qu’elles n’arrivent à leurs destinataires de grade inférieur. Pour compenser ce manque de moyens, les soldats se servent sur la population locale. Taxation illégale aux barrières d’entrée et sortie des villes, rackets et braquages orchestrés par l’armée ont ainsi rapidement remplacé ceux des groupes armés dans les zones contrôlées par l’État.

Ensuite, le manque de ressources entraîne une militarisation de la capitale du pays. En raison des problèmes de paiement des salaires, de nombreux membres des FACA choisissent en effet de rester à Bangui. Un tiers des FACA résiderait ainsi dans la capitale, certains d’entre eux s’étant reconvertis dans la protection rapprochée de personnalités institutionnelles qui contribuent à leur salaire. Cette militarisation de la capitale génère des risques importants dans un pays où les tensions autour de la succession du président Touadéra montent, surtout au sein du parti au pouvoir, et certains acteurs pourraient facilement mobiliser des effectifs mal payés et mécontents.

En parallèle, depuis le second semestre 2021, les FACA recrutent fréquemment des milices locales, pour la plupart des anciens membres de groupes anti-balaka, pour les aider, contre rémunération, à pister et attaquer les éléments rebelles cachés en brousse. Ce système engendre un poids financier supplémentaire, alors que les ressources sont déjà insuffisantes pour les soldats de l’armée régulière. Ces miliciens, surnommés les « Russes noirs », ont récemment manifesté à Bambari, dans le centre du pays, pour réclamer le paiement de leurs émoluments. En sus, ces milices sont à l’origine de plusieurs massacres de civils, spécialement parmi les communautés peul dans le centre et l’est du pays.

Pour finir, les FACA déployées dans l’arrière-pays font face à une détérioration de leurs relations avec les « forces bilatérales russes », comme les appellent les autorités centrafricaines. Une telle qualification alimente la confusion sur le nombre réel de paramilitaires du groupe Wagner parmi ces troupes, qui ont remplacé la MINUSCA et soutiennent l’armée centrafricaine dans la majorité du pays. Les forces rwandaises restent quant à elles concentrées loin des zones de combat.

Déployées en décembre 2020 pour accompagner la contre-offensive de l’armée face à la rébellion, les forces russes ont de facto assumé le commandement des FACA sur le champ de bataille. Plusieurs observateurs ont décrit à Crisis Group le mécontentement croissant au sein de l’armée nationale face aux pratiques humiliantes et aux agressions physiques graves commises par les mercenaires de Wagner sur les gradés et soldats centrafricains. Certains officiers ont été rappelés à Bangui suite à des désaccords avec des paramilitaires russes.

En outre, pour limiter les cas de violence sexuelle et basée sur le genre, la plupart des femmes membres des FACA ont reçu l’ordre de rentrer dans la capitale fin 2021. En l’absence d’une réponse ferme de l’état-major, les inquiétudes croissantes parmi les officiers pourraient amener les soldats à se soulever ou à se joindre à la rébellion comme par le passé.


Respecter les engagements du Plan National de Défense


Cette dérive dans la reconstruction de l’armée présente des risques qui sont loin d’être compensés par les bénéfices issus du redéploiement des FACA. Alors que l’opacité des recrutements et l’absence de vérification des antécédents fragilisent la composition du corps sécuritaire et la construction d’une éthique militaire respectueuse des droits humains, la multiplication des chaines de commandement, le manque de formation militaire adéquate, la pénurie de ressources financières et le mécontentement croissant pourraient compromettre la loyauté des officiers subalternes et des troupes. Dans une République centrafricaine encore fortement instable, ces éléments pourraient enflammer un contexte sécuritaire déjà tendu.

Pour éviter ce risque, le président Touadéra et le gouvernement centrafricain devraient prendre des mesures urgentes pour garantir que la restructuration, et l’éventuelle expansion, des forces de sécurité se fasse exclusivement selon les principes établis dans le Plan National de Défense et corresponde aux disponibilités financières réelles de l’État. Ces initiatives pourraient permettre aux autorités centrafricaines de normaliser leur relation avec le nouveau leadership de la MINUSCA après deux ans de fortes tensions, et d'encourager les partenaires occidentaux à reprendre leurs programmes d’aide à la défense récemment suspendus.

Ces mesures impliquent, en premier lieu, que les effectifs récemment intégrés dans les FACA soient soumis au processus de recrutement et de vérification des antécédents qui existait avant la crise électorale de décembre 2020, quitte à radier certains soldats de l’armée le cas échéant. Il est aussi primordial que la formation impartie par les instructeurs russes reste dans le cadre strict de l’autorisation que leur a donnée le Comité de sanctions des Nations unies en 2018. Ces formations prodiguées aux nouvelles recrues doivent intégrer les principes fondamentaux de protection des civils que le PND considère comme « prioritaires ».

En parallèle, l’adoption de certaines mesures au sommet de l’État pourrait prévenir un nouveau morcellement de l’armée. D’une part, la création d’un Conseil de Défense, avec l’appui technique de partenaires comme l’EUTM, pourrait prévenir les négociations bilatérales et les lignes de commandement rivales au sein des forces de défense, en permettant que les décisions plus importantes pour le futur de l’armée et la stabilité du pays soient prises collectivement. De l’autre, des visites fréquentes de l’état-major des armées et d’autres officiers supérieurs basés dans la capitale aux troupes sur le terrain contribueraient à assurer un suivi adéquat des armes et munitions et à prévenir la montée du mécontentement envers les forces russes.

Pour leur part, les partenaires du gouvernement centrafricain, notamment la MINUSCA, devraient mettre en place au plus vite un programme de réduction des violences communautaires pour dissoudre les milices recrutées dans l’arrière-pays et éviter la montée des tensions intercommunautaires. Ces programmes se sont souvent avérés efficaces pour injecter de l’argent dans l’économie locale et stabiliser au moins momentanément des zones qui avaient été le théâtre d’affrontements violents.

 

 

 

 

 

Qui sont les harkis ?

Par Élisa Aumoitte, OrientXXI, 25 avril 2022

Le 23 février 2022, la France a promulgué une loi portant reconnaissance de la nation envers les harkis et réparation des préjudices qu’ils ont subis « du fait de l’indignité de leurs conditions d’accueil » en France, à la suite des accords d’Evian du 19 mars 1962.

Alors que l’Algérie célèbre cette année le soixantième anniversaire de son indépendance, l’histoire de ces supplétifs demeure un des principaux enjeux de mémoire collective liés à la guerre d’indépendance algérienne.
De l’administration à l’armée

Le terme « harki » est dérivé du mot arabe harka signifiant « mouvement ». Il est employé pour décrire l’ensemble des supplétifs d’origine nord-africaine qui se sont engagés aux côtés de l’armée française au cours de la guerre (1954-1962). Les raisons et les modalités d’engagement des harkis sont diverses et ne témoignent pas d’un soutien absolu à l’idée d’une Algérie française.

Principalement recrutés dans des zones rurales, la majeure partie d’entre eux est dans un premier temps employée au sein d’administrations civiles ou de groupes de police locale. Au fil de la guerre, dans les zones où les combats s’intensifient, l’État français accélère le recrutement de militaires au sein de groupes mobiles locaux, appelés harka, en s’appuyant en premier lieu sur les oppositions claniques et familiales. À partir de 1958, le nombre de harkis intégrés dans l’armée française augmente, pour atteindre près de 60 000 hommes à la fin de l’année 1960, même si leur dénombrement exact est complexe, car la plupart sont engagés sans contrat. Dans ce contexte de guerre, la précarité et la possibilité d’être payé et nourri au sein de l’armée est un facteur explicatif majeur de ce recrutement massif.


Au lendemain de l’indépendance


Dès 1961, l’État français peine à trouver une solution pour ces supplétifs, dont l’engagement décroit au fur et à mesure que la perspective d’indépendance de l’Algérie se dessine. À la fin de la guerre, il leur est théoriquement proposé de choisir entre trois options : s’engager dans l’armée régulière, être licenciés avec prime, ou bien signer un contrat de six mois avec l’armée. En réalité, ces trois possibilités sont rarement rapportées dans les témoignages d’anciens harkis. Après les accords d’Evian, le 19 mars 1962, la France refuse d’organiser un rapatriement massif des harkis, même s’ils sont de citoyenneté française, Paris voyant plutôt dans cette perspective un mouvement de migration massif.

Du côté algérien, au lendemain de l’indépendance, les harkis, accusés d’avoir participé aux crimes de l’armée française, subissent de violentes représailles, et plusieurs milliers de supplétifs sont massacrés par le Front de libération nationale (FLN). Face à ces actes, nombreux sont ceux qui fuient clandestinement avec leur famille vers la France, qui finit par consentir à rapatrier environ 40 000 harkis et leurs familles entre 1962 et 1963. Mais la plupart continuent à vivre en Algérie, bien que le mot « harki » soit devenu synonyme de traître dans le pays.


Les enjeux de mémoire


Les conditions d’accueil des harkis après leur rapatriement ont témoigné du manque de considération de la France vis-à-vis de ceux qui avaient combattu dans ses rangs. Parqués dans des camps, notamment dans le sud de la France, une grande majorité n’y reste que temporairement avant d’être orientée vers les mines, la sidérurgie, les industries du nord de la France ou encore vers des hameaux de forestage, spécifiquement construits pour les anciens harkis. Certains camps, comme ceux du Larzac (Aveyron) ou de Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme) ferment dès l’hiver 1962. Mais dans d’autres, notamment à Bas et à Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard), des familles restent enfermées jusqu’en 1975. Les conditions de vie dans les camps sont difficiles, du fait de la précarité des installations et d’un manque d’accès aux services publics, notamment au soin et à l’éducation.

La volonté de réparation concernant l’indignité de leurs conditions d’accueil par l’État français en février 2022 témoigne de la lenteur de la reconnaissance des traumatismes subis par les harkis en Algérie comme en France. Cette place qui ne leur fut pas accordée ni dans le territoire ni par la suite dans l’histoire, est un des enjeux mémoriels de reconnaissance de la responsabilité de la France dans les violences de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie. Le sort des harkis comme celui des pieds-noirs représente également un enjeu électoral qu’on ne manque pas de réactiver à chaque échéance, surtout à droite, pour récupérer les voix de cette partie de la population.

 

 

Israel-Palestine: L’embarras du «camp de la paix» sur l’apartheid israélien

Par Grégory Mauzé, OrientXXI, 25 avril 2022

Alors que, à quelques jours de la fin du ramadan, la situation reste tendue à Jérusalem autour de l’esplanade des mosquées, la qualification d’apartheid pour désigner le régime d’oppression des Palestiniens fait désormais l’objet d’un consensus croissant au sein des organisations de défense des droits humains dans le monde. Mais une partie des pacifistes israéliens opposés à la colonisation demeure rétive à l’usage de ce terme.


« Nous avons de nombreux problèmes à résoudre. Mais entre “un pays à problèmes”, et définir Israël comme un État d’apartheid, il y a un grand écart ». Cette réaction au rapport publié le 1er février 2022 par Amnesty International qui accuse à son tour Israël de pratiquer l’apartheid ne provient pas du chef de la diplomatie israélienne Yaïr Lapid, mais de Issawi Frej, ministre arabe de la coopération régionale appartenant au Meretz (gauche sioniste). Il estime en outre qu’une telle allégation est incohérente avec sa propre présence au gouvernement.

Ce positionnement d’un membre de l’aile gauche de la coalition actuellement au pouvoir la plus sensible, en principe, au sort des Palestiniens ne saurait s’expliquer par la seule solidarité gouvernementale. Il est révélateur de la forte aversion que suscite le cadre analytique de l’apartheid pour décrire la réalité israélo-palestinienne au sein de que l’on nomme couramment le « camp de la paix » israélien. Si plusieurs personnalités et organisations ont apporté leur soutien à Amnesty, d’autres réactions ont mis en évidence l’ampleur du fossé qui sépare une frange « progressiste » du consensus qui se dessine de façon croissante chez les défenseurs des droits humains au sujet de l’apartheid israélien.


Des doutes grandissants à gauche


Au sein de la société civile, la réaction plus significative est sans doute celle de Molly Malekar, la directrice de l’antenne israélienne d’Amnesty International, qui s’est désolidarisée du rapport trois semaines après sa publication. « Un coup de poing dans le ventre, a-t-elle commenté, qui ne ferait pas avancer les choses et pourrait même les aggraver ». Ilan Rozenkier, le président de la branche française de l’organisation anti-occupation La Paix maintenant, s’est quant à lui fendu d’un éditorial au vitriol contre « une charge outrancière » basée selon lui sur un argumentaire biaisé et injuste. Contactée, la maison-mère basée à Tel-Aviv précise ne pas être liée à cette prise de position, mais se refuse à tout autre commentaire sur un sujet manifestement polémique.

Ce malaise a de quoi interpeller, car la permanence de l’occupation et la dérive ethnocratique des années Nétanyahou ont en effet vu fleurir les accusations d’apartheid hors des rangs antisionistes auxquels elles étaient jusque-là limitées. Le vote de la loi sur l’État-nation du peuple juif de 2018, puis le projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie dans la foulée de la publication du « plan de paix » de Donald Trump y ont grandement contribué. « Jusqu’il y a un an, il n’y avait pas de discussion sur l’application de la catégorie d’apartheid à Israël. Aujourd’hui, bien que cette dernière soit encore largement rejetée, la discussion est partout », note Eitan Bronstein de l’ONG israélienne De-Colonizer. Un débat intitulé « de l’occupation à l’apartheid » avait même été organisé dans l’enceinte de la Knesset en juillet 2021 par les élus Mossi Raz (sioniste de gauche) et Aida Touma-Sliman (communiste).

« Historiquement, ce que l’on nomme le camp de la paix pense qu’Israël est une démocratie exemplaire, corrompue par l’excroissance que constitue l’occupation, laquelle doit donc être traitée séparément », analyse Michel Warschawski, figure de l’antisionisme et cofondateur du Centre d’information alternative de Jérusalem. Dans cette perspective, les discriminations subies par les citoyens palestiniens d’Israël ne divergeraient pas fondamentalement de celles auxquelles sont confrontées les minorités ethniques dans les pays occidentaux. Ainsi, la colonisation, l’occupation et l’annexion sont-elles, au mieux, perçues comme la cause du système d’apartheid, quand elles en sont en réalité le symptôme.

Accuser Israël de pratiquer intégralement l’apartheid contribuerait dès lors à « effacer la Ligne verte » qui sépare son territoire de celui qu’il occupe, et « conforterait les défenseurs inconditionnels de la droite et de l’extrême droite » contre les partisans d’une solution à deux États. Une critique osée, quand on sait qu’une large majorité du personnel politique israélien considère que les colonies font définitivement partie du territoire national 1, mais révélatrice d’un certain déni selon le directeur de B’Tselem, Hagai El-Had. « La réalité ici, du Jourdain à la Méditerranée, est celle d’un État binational unique basé sur la domination raciale d’un groupe — les Juifs — au détriment de l’autre moitié de la population — les Palestiniens », explique-t-il.

Reconnaître que les politiques foncières, d’allocation des ressources ou démographiques 2 en Israël répondent à la même logique de suprématie raciale à l’œuvre en territoire occupé remettrait par conséquent en cause le récit sioniste auquel le camp de la paix historique reste attaché. Cela forcerait à un travail d’introspection collectif qui dépasserait la seule question de la lutte contre l’occupation, mais poserait celle de la colonisation, de la dépossession et de l’évincement des Palestiniens du territoire devenu Israël. « Comme l’ensemble de la société, une part du public progressiste israélien n’est pas prête à faire la véritable révolution qu’ont dû faire les Afrikaners pour se débarrasser des structures de l’apartheid », ajoute Michel Warschawski.


Débat sémantique et problématique politique


Sans rejeter le terme apartheid à proprement parler (du moins pour ce qui concerne les territoires occupés), certains l’estiment peu opérant politiquement. C’est le point de vue défendu par Standing Together, qui promeut un partenariat judéo-arabe en Israël. « La tentation d’aller vers un vocabulaire plus radical est bien compréhensible vu la dégradation du rapport de force. Encore faut-il que ce soit utile, nous explique son fondateur et directeur national Alon-Lee Green. Notre objectif est de construire une masse critique susceptible d’apporter l’égalité partout et la fin de l’occupation. Dans ces conditions, comment un terme aussi connoté négativement peut-il aider à forger des luttes communes sur base des intérêts des deux groupes, au-delà des cercles traditionnels de solidarité avec la Palestine qui, aussi utiles soient-ils, ne seront jamais majoritaires ? »

Ces propos font écho à ceux de la directrice d’Amnesty Israël, qui reprochait au rapport de l’organisation faîtière de négliger un contexte local marqué par l’affrontement entre les « forces humanistes et nationalistes ». Ils évoquent également certaines justifications avancées par Mansour Abbas, artisan du soutien inédit de Ra’am, son parti islamiste, à l’actuel gouvernement israélien, pour appuyer son refus d’utiliser le terme, à savoir sa volonté de privilégier « ce qui est utile » plutôt que des débats sémantiques.

Pour B’Tselem, l’argument ne convainc guère. « La tentation d’utiliser des termes doux, censés être plus digestes pour le public, existe depuis des décennies… Avec quel succès ? interroge Hagai El-Had. La lutte pour la justice et l’égalité ne peut pas être fondée sur le mensonge selon lequel Israël est « juif et démocratique » — le terme généralement utilisé pour essayer de définir l’État pour les publics progressistes ». Du reste, prétexter des considérations tactiques pour ne pas recourir à la qualification d’apartheid pose la question des rapports asymétriques entre dominants et dominés. « L’argument sur le caractère stratégique de l’usage du cadre de l’apartheid a longtemps été discuté par les Palestiniens qui travaillent dans des groupes de plaidoyer en Palestine historique, note Rania Muhareb, doctorante au Centre irlandais des droits humains. Depuis des années, les Palestiniens ont été forcés pour des raisons prétendument pragmatiques d’utiliser des cadres fragmentés qui ne reflétaient pas notre expérience collective sur le terrain dans les réunions de plaidoyer avec les diplomates, donateurs, et à l’ONU. C’est problématique, car c’est une façon de limiter ce que les Palestiniens peuvent dire ».


Un seul collectif des deux côtés de la Ligne verte


S’il est difficile d’évaluer concrètement l’importance que revêt cette analyse pour « la rue » palestinienne, elle ne semble pas concerner uniquement sa seule intelligentsia militante. Selon un sondage conduit par B’Tselem en avril 2021, 41 % des citoyens palestiniens d’Israël estimaient la notion pertinente pour qualifier la situation israélo-palestinienne, contre 14 % d’un avis opposé 3. Les soulèvements d’avril-mai 2021 ont montré que le lien entre l’oppression vécue en Israël et dans le territoire occupé depuis 1967 restait prégnant. Il est également significatif que l’un des trois membres d’origine palestinienne du personnel d’Amnesty Israël se soit dissocié des critiques de sa directrice, saluant le fait que le rapport considère les Palestiniens des deux côtés de la Ligne verte comme « un seul collectif ».

Si peu de Palestiniens misent sur un changement des mentalités en Israël, les états d’âme du « camp de la paix » constituent un point d’appui pour la propagande israélienne afin de balayer des analyses juridiques étayées. Par ailleurs, des organisations palestiniennes actives en Israël pourraient se sentir contraintes dans leur usage du concept, qu’elles ont pourtant été les premières à théoriser. Adalah, une association de défense de la minorité palestinienne en Israël, est restée plus prudente que le mouvement de solidarité avec les Palestiniens à l’étranger, notamment à l’occasion de la sortie du rapport d’Amnesty. Comme La Paix maintenant, l’ONG décline nos demandes de clarification, précisant « ne pas souhaiter faire de commentaire sur cette question pour le moment ».


Remontées jusqu’aux Nations unies


Ces atermoiements pourraient se répercuter sur la scène diplomatique internationale. Le 27 mai 2021, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a en effet institué une commission d’enquête permanente sur le traitement des Palestiniens par Israël, dont les premières conclusions sont attendues en juin. Celle-ci est, entre autres, chargée d’identifier « toutes les causes sous-jacentes des tensions récurrentes, de l’instabilité et de la prolongation des conflits ». Instrument juridique le plus puissant à la disposition du Conseil, elle est actuellement ouverte à toutes les contributions individuelles et d’organisations.

« Il importe à cette occasion que tous les Palestiniens, y compris ceux de 1948, fassent entendre sans aucune ambiguïté leur propre analyse de l’apartheid, mais aussi de la colonisation de peuplement sioniste comme les causes profondes de leur oppression, juge Rania Muhareb. Cela devrait mener la commission d’enquête à comprendre que le régime d’apartheid israélien n’a pas commencé avec l’occupation depuis 1967, mais avec la création d’Israël en 1948 ». Une reconnaissance sans doute insuffisante pour conduire les États à se plier à leur obligation de contribuer à mettre fin à ces pratiques comme le leur impose le droit international, mais qui les rapprocherait à tout le moins du bon diagnostic.


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Après Shekau : faire face aux jihadistes dans le nord-est du Nigéria

International Crisis Group, 29 March 2022


Une franchise de l’EI a renforcé sa présence dans certaines parties du nord-est du Nigéria. Pour l’endiguer, Abuja devrait faciliter la démobilisation des insurgés de la faction rivale, protéger les déplacés et collaborer avec les pays voisins pour priver les jihadistes de tout soutien matériel extérieur.

 

 

Que se passe-t-il ? Depuis mai 2021, l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO), la faction la plus puissante du mouvement jihadiste Boko Haram, a largement décimé la faction rivale dirigée par feu Abubakar Shekau, s’emparant de nouveaux territoires. Les autorités ont intensifié les opérations militaires et autres efforts de stabilisation contre l’EIAO.

Comment est-ce arrivé ? Le coup de force de l’EIAO intervient après des années de tensions au sein de Boko Haram, qui ont fini par diviser le mouvement. Le noyau de l’Etat islamique (EI) semble avoir intensifié son soutien aux commandants qui avaient quitté Shekau en 2016, les considérant comme des partenaires plus fiables pour combattre l’Etat nigérian.

En quoi est-ce significatif ? L’EIAO s’est renforcé depuis la mort de Shekau, malgré l’amélioration des capacités aériennes de l’armée nigériane, qui lui a permis de mieux protéger les villes de garnison. L’EIAO s’étend dans de nouvelles zones rurales du nord-est du Nigéria. La dispersion d’anciens combattants de Shekau pourrait aggraver l’insécurité ailleurs dans le nord du Nigéria.

Comment agir ? Les autorités devraient redoubler d’efforts pour démobiliser les combattants de Shekau. Elles devraient aider les civils à ne pas se réinstaller dans les zones contrôlées par l’EIAO, où risques sécuritaires et taxation jihadiste perdurent. Abuja et ses partenaires devraient renforcer leur effort de renseignement afin d’endiguer le soutien de l’EI à l’EIAO.
I. Synthèse

La franchise locale de l’Etat islamique (EI) consolide son emprise sur les zones rurales du centre et du sud de l’Etat de Borno, au Nigéria. L’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (EIAO) a décimé la faction jihadiste rivale Jama’tu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), dont le défunt chef, Abubakar Shekau, avait dirigé le mouvement jihadiste longtemps connu sous la désignation de Boko Haram. L’armée de l’air nigériane parvient en grande mesure à repousser les grosses attaques de l’EIAO contre les villes du nord-est du pays où sont basés les militaires. En conséquence, au nom de la « stabilisation », le gouvernement de l’Etat de Borno estime qu’il peut commencer à fermer les camps qui accueillent des centaines de milliers de personnes déplacées par le conflit. Les autorités devraient cependant éviter de pousser les civils à se réinstaller là où l’EIAO est actif. Elles devraient intensifier leurs efforts pour endiguer l’EIAO en gérant mieux les transfuges jihadistes et en cherchant à obtenir la reddition des éléments dispersés du JAS. Cela permettrait de réduire le risque d’un débordement du conflit que l’EIAO pourrait exploiter. Le Nigéria et ses voisins devraient également renforcer leur coopération en matière de renseignement, notamment pour juguler ce qui semble être un afflux de conseils et d’argent en provenance du noyau dur de l’EI.

L’EIAO monte progressivement en puissance. En mai 2021, les combattants de l’EIAO ont pris d’assaut la forêt de Sambisa et ont encerclé le chef du JAS, Shekau. Ce dernier s’est alors suicidé avec une ceinture d’explosifs. L’EI aurait autorisé l’opération. Cela a intensifié les tensions qui avaient déjà divisé le mouvement Boko Haram en deux factions principales, EIAO et JAS. Depuis la mort de Shekau, l’EIAO a absorbé dans ses rangs plusieurs groupes de combattants du JAS, mais elle se heurte toujours à la résistance d’autres unités pro-JAS, notamment le groupe Bakura basé dans les marais, les îles et les rives de la partie nord du lac Tchad. Parallèlement, de nombreux éléments du JAS ont choisi de se rendre aux autorités nigérianes plutôt que de se soumettre à l’EIAO, tandis que certains auraient fui vers d’autres régions du nord du Nigéria.

Avec un JAS qui semble résiduel, l’EIAO a encore étendu sa présence dans les zones rurales du Borno et a repris ses attaques contre l’armée nigériane, multipliant les petites opérations pour s’adapter à l’intensification des bombardements aériens. L’EIAO a revendiqué plus d’attaques en 2021 qu’en 2020, même si ces attaques ont fait moins de victimes.

 La consolidation de la présence de l’EIAO dans une partie des zones rurales du Borno au cours des dernières années représente une menace sérieuse pour la sécurité du nord du Nigéria et des régions voisines du Tchad, du Niger et du Cameroun. Alors même que l’EI avait initialement soutenu Shekau en tant que chef de Boko Haram en 2015, année où l’ensemble du mouvement s’est rebaptisé EIAO, l’EI s’est ensuite rangé derrière des responsables dissidents l’année suivante. Cette décision semble résulter de la crainte que le style de commandement erratique de Shekau et sa brutalité envers les civils n’affaiblissent et ne discréditent le mouvement. L’EI a fourni des formations, des conseils opérationnels et par moments de l’argent à sa franchise, l’EIAO. Abandonné par l’EI, Shekau est resté à la tête du reste du mouvement, revenu à son appellation antérieure, JAS. Il a cependant maintenu son allégeance à l’EI.

L’évolution des tactiques de l’EIAO semble lui avoir permis ces avancées récentes. L’EIAO a consolidé un semblant de gouvernance sur le territoire rural qu’il contrôle. Les civils peuvent se déplacer librement et l’EIAO les encourage à venir vivre et à commercer dans les zones sous son contrôle, afin de les taxer et de mobiliser ainsi des ressources. S’il n’est pas maîtrisé, l’EIAO continuera probablement à se renforcer et à chercher des occasions d’étendre encore davantage son influence. Même si l’armée nigériane a récemment renforcé sa capacité aérienne pour frapper les cibles de l’EIAO et qu’elle a amélioré la coordination entre les forces aériennes et terrestres, ses efforts militaires – et ceux de ses alliés régionaux – n’ont pas encore réussi à réduire la présence de l’EIAO dans les zones rurales.

Au-delà de l’engagement militaire, le Nigéria a exploré d’autres approches pour contenir la menace des insurgés. Il a mis en place et progressivement amélioré l’opération Safe Corridor, un programme utile qui vise à accueillir les transfuges jihadistes pour les réintégrer dans la société, malgré l’opposition de certains responsables politiques et de certaines communautés, qui considèrent que ce programme dépense des fonds publics au profit de jihadistes qui, selon eux, devraient plutôt être punis. Malgré ses lacunes, l’existence même de ce programme a beaucoup contribué à encourager les combattants du JAS à se rendre après la mort de Shekau. L’opération Safe Corridor n’a cependant pas la capacité d’accueillir les nouveaux transfuges, laissant aux autorités de l’Etat de Borno le soin de gérer plus de 30 000 personnes (dont environ 2 000 transfuges) qui ont fui les zones autrefois contrôlées par le JAS. En l’absence de ressources suffisantes pour réintégrer ces personnes, en particulier les éléments du JAS, le risque est que certains retournent au jihadisme ou se déplacent vers des zones de conflit ailleurs dans le nord du Nigéria.

 En parallèle, les autorités de l’Etat de Borno ont mobilisé les autorités fédérales et des bailleurs de fonds internationaux pour coopérer à une stratégie de « stabilisation » du Borno. Cette stratégie vise notamment à intervenir pour la fermeture des camps qui accueillent des centaines de milliers de personnes déplacées arrivées dans la région de Maiduguri après la grande offensive du JAS en 2013-2014. Le gouvernement de l’Etat de Borno souhaite que le plus grand nombre possible de personnes retournent à leur région d’origine. Même si la fermeture des camps de déplacés est adéquate dans certains cas, elle oblige souvent les déplacés à choisir entre s’installer dans des villes de garnison, où les prix des denrées alimentaires sont élevés et l’accès aux ressources agricoles limité, et retourner à des activités agricoles, de pêche ou d’élevage dans des zones rurales souvent sous contrôle de l’EIAO. Ce choix est particulièrement risqué, car les forces de sécurité peuvent considérer ceux qui font le choix d’accéder aux ressources agricoles comme des sympathisants de l’EIAO.

 A court terme, malgré leurs efforts renouvelés, les militaires nigérians ont peu de chances de vaincre l’EIAO ou de l’affaiblir suffisamment pour l’obliger à s’engager dans des négociations sérieuses – qu’il ne semble guère intéressé à entamer – sans un changement de circonstances. Les autorités devraient donc pour le moment s’efforcer d’endiguer l’EIAO. Les autorités fédérales, l’armée et le gouvernement de Borno devraient élaborer ensemble un processus cohérent pour accueillir et réintégrer les transfuges du JAS. Abuja devrait collaborer avec les gouvernements des Etats du Nigéria pour encourager les éléments dispersés du JAS à se rendre, plutôt que de les laisser générer de l’instabilité ailleurs, ouvrant ainsi à l’EIAO de nouvelles possibilités d’expansion. Les autorités locales et fédérales devraient appréhender avec discernement les politiques susceptibles de renvoyer les déplacés vers des enclaves situées dans les zones contrôlées par l’EIAO, et garder les camps de Maiduguri ouverts pour ceux qui souhaitent rester. Elles pourraient également aider les déplacés à s’installer plus durablement autour de Maiduguri, où ils bénéficieront d’une plus grande sécurité et de meilleures opportunités. Enfin, Abuja et ses alliés régionaux devraient renforcer leur coopération en matière de renseignement afin de réduire le soutien matériel apporté par l’EI à sa franchise nigériane.


Pour l’integralite du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/west-africa/nigeria/b180-after-shekau-confronting-jihadists-nigerias-north-east

 

Dakar/Bruxelles, 29 Mars 2022