GENEVA – The International Labour Organization (ILO) will hold its annual International Labour Conference (ILC)  in Geneva from June 5-16, 2017.

Worker, employer and government delegates from the ILO's 187 member States will tackle a wide range of issues, including:

Labour migration and the challenge of governance;
Fundamental principles and rights at work via the recurrent discussion in follow up to the Social Justice Declaration;
Occupational safety and health, through the general survey concerning the promotional framework, construction, mines and agriculture;
Peace and stability through a possible revision of the Employment (Transition from War to Peace) Recommendation, 1944 (No. 71) .
The Director General’s report to the Conference will focus on work and climate change.
A World of Work Summit on women in the world of work will take place on 15 June. 


Details on the ILO Conference programme are available on ilo.org/ilc  

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République Démocratique du Congo : pas de délai de grâce pour le nouveau gouvernement

Par Onesphore Sematumba , International Crisis Group, 05 Mai 2021

Après des mois de manœuvres politiques, le président Félix Tshisekedi s’est affranchi de son prédécesseur, Joseph Kabila et, à la suite de l’investiture d’un nouveau gouvernement issu de sa nouvelle majorité, il détient désormais l’effectivité du pouvoir. Dans ce Q&A, l’expert de Crisis Group Onesphore Sematumba explique que les difficultés ne semblent pourtant pas écartées.

 

Dans quel contexte politique s’inscrit ce gouvernement ?


L'investiture le 26 avril du premier gouvernement de l'« Union sacrée », la nouvelle majorité parlementaire du président Félix Tshisekedi, met fin à la période prolongée de domination du système politique par son prédécesseur Joseph Kabila. Suite à la nomination le 12 avril de la nouvelle équipe gouvernementale dirigée par le Premier ministre Sama Lukonde, celui-ci a obtenu le vote de confiance d’une large majorité des députés – 410 votes favorables sur 412 députés présents – malgré les tensions survenues autour de la répartition des postes ministériels. Avec l’investiture de ce gouvernement, Tshisekedi a désormais les coudées plus franches pour mettre en œuvre ses réformes pour le reste de son quinquennat.

Après l'élection controversée de 2018 qui a donné à Tshisekedi la présidence malgré de forts soupçons de fraude en sa faveur émis par certains observateurs, dont ceux de la Conférence épiscopale nationale du Congo, le nouveau président a été forcé d'accepter l'emprise continue de Kabila sur la politique et le pouvoir. Le Front commun pour le Congo (FCC), coalition de Kabila, a gagné les législatives, raflant 342 sièges sur les 500 à l’Assemblée nationale. Dans les provinces, le FCC avait également remporté la quasi-totalité des gouvernements et des parlements provinciaux. Ces résultats ont permis à Kabila de négocier en faveur de ses propres alliés d'importantes institutions et ministères d'Etat aux niveaux national et provincial.

La coalition entre le FCC de Kabila et le Cap pour le Changement (CACH) de Tshisekedi, formée après ces élections, a connu des tensions depuis ses débuts, donnant lieu à une épreuve de force faite de négociations et de blocages interminables qui ont paralysé le fonctionnement des institutions. Cette coalition a permis au CACH de participer au gouvernement en dépit de son maigre score aux législatives – avec moins de 50 députés – mais elle a néanmoins empêché Tshisekedi de gouverner. Alors que ce dernier avait prêté serment le 24 janvier 2019, il fallut cinq mois pour que les deux partenaires conviennent de la nomination de Sylvestre Ilunga Ilunkamba au poste de Premier ministre. Celui-ci a, par la suite, formé un gouvernement de 67 membres au sein duquel le FCC occupait les postes clés tels que la Défense, la Justice et les Mines.

Face à ce défi, Tshisekedi a entrepris de desserrer l’étau du FCC et de briser l’emprise de Kabila sur les institutions en débauchant les députés alliés de Kabila, usant de méthodes que les députés restés fidèles à l’ancien président ont jugées non démocratiques. En nommant trois nouveaux juges à la Cour constitutionnelle en octobre 2020, le président s’est assuré la loyauté de cette institution soupçonnée naguère d’avoir été au service de Kabila. En novembre, Tshisekedi a initié des consultations politiques élargies aux composantes de la société civile qui ont abouti, un mois plus tard, à la proclamation de la dissolution de la coalition. Il a entrepris de recréer une nouvelle majorité. La Cour constitutionnelle, en permettant aux membres du Parlement de sortir de leurs regroupements politiques précédents et d’entrer dans de nouvelles alliances, a offert aux députés l’opportunité de changer de camp sans risquer d’être exclus de leurs partis d’origine et, partant, de perdre leurs sièges de députés. Ainsi, Tshisekedi a convaincu un grand nombre de députés du FCC de rejoindre la nouvelle majorité de l’Union sacrée, aux côtés des partisans des deux poids lourds de l’opposition, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Tshisekedi a ensuite enregistré une série d’autres victoires sur Kabila, renversant le rapport de forces en sa faveur. De décembre 2020 à janvier 2021, les députés de la nouvelle majorité ont destitué par motions successives les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat ainsi que le Premier ministre Ilunga et son gouvernement. Le 15 février, suite à des négociations entre les différentes composantes de l’Union sacrée, Tshisekedi a nommé Jean-Michel Sama Lukonde au poste de nouveau Premier ministre. Originaire du Grand Katanga et ancien directeur général de la principale compagnie minière du pays, la Gécamines, le jeune Premier ministre, 43 ans, est issu de l’Avenir du Congo (ACO), un petit parti politique sans assise nationale. Dépourvu d’une réelle stature et sans ambition affichée pour les élections prévues pour 2023, le nouveau chef de gouvernement devrait travailler dans l’ombre du président, ce qui permettrait à ce dernier de mettre en œuvre sa politique pour les deux dernières années du quinquennat.

La formation du gouvernement a été la première épreuve du nouveau Premier ministre. Dès sa nomination, celui-ci a promis de mettre rapidement en place une équipe gouvernementale resserrée et prête à prendre les problèmes du pays à bras-le-corps. Néanmoins, après deux mois de tractations autour des postes ministériels à l’intérieur de la nouvelle majorité, le gouvernement est à peine moins pléthorique que le précédent, avec 57 membres. Mais 80 pour cent de ses ministres sont de nouvelles figures, ce qui marque une certaine rupture par rapport à la précédente équipe gouvernementale, dont certains ministres étaient aux affaires depuis les régimes de Joseph Kabila, de son père et prédécesseur Laurent Kabila, et de l’ancien dictateur Joseph Mobutu.


À quels défis ce nouveau gouvernement est-il confronté ?


Le défi immédiat pour Tshisekedi sera de contrôler toutes les différentes forces au sein de sa nouvelle coalition. Les difficiles négociations qui ont abouti à la formation de ce nouveau gouvernement sont symptomatiques de la fragilité de sa nouvelle majorité, formée autour du consensus pour déboulonner Kabila mais sans projet politique commun à mettre en place.

À peine le gouvernement proclamé le 12 avril, la coalition a déjà commencé à montrer ses premières fissures. Près de 200 députés transfuges du FCC de Kabila se sont constitués en une « coalition des députés révolutionnaires » pour dénoncer les déséquilibres dans le nouveau gouvernement, certaines provinces ayant bénéficié de plusieurs ministères alors que d’autres n’en ont aucun. Ils ont accusé Sama Lukonde de n’avoir pas récompensé leur « traversée » par leur intégration au gouvernement. Le 14 avril, à travers un mémorandum adressé à Tshisekedi, ce groupe a menacé de bloquer l’investiture du gouvernement Sama Lukonde si les ajustements n’étaient pas faits pour répondre à leurs frustrations. Le 26 avril, après que le Premier ministre et Tshisekedi ont rencontré les députés, l’Assemblée nationale a cependant accordé sa confiance au nouveau gouvernement et entériné son ambitieux programme à une majorité écrasante. A l’issue d’une plénière chaotique, dans une salle envahie par les militants du parti présidentiel, les députés ont voté la confiance sans véritable débat.

La pluralité des espaces de décision, susceptible de reproduire les blocages au sein du gouvernement de coalition, constitue l’autre faiblesse de cette équipe. D’abord, la nomination de fortes personnalités issues de l’opposition aux postes de vice-Premiers ministres, notamment Eve Bazaiba, secrétaire générale du Mouvement pour la libération du Congo de Bemba, et Christophe Lutundula, haut cadre d’Ensemble pour la République de Katumbi, va diminuer sensiblement la marge de manœuvre de Tshisekedi au sein d’une Union sacrée dont il ne sera pas tout à fait le seul maître à bord. Les autres dirigeants des partis politiques qui ont intégré l'Union sacrée utiliseront également leurs positions pour faire pression afin que leurs intérêts soient respectés. Ils pousseront en permanence leurs alliés promus ministres à peser sur les choix du gouvernement, ce qui pourrait entraver toute velléité de Tshisekedi de développer un programme gouvernemental unique et non partisan.

En effet, la perspective des élections générales de décembre 2023, auxquelles tout porte à croire que les grands protagonistes du gouvernement Sama Lukonde vont concourir, pourrait bientôt devenir un point de fixation et provoquer des rivalités préjudiciables à la cohésion gouvernementale. Le président devra également tenir compte des manœuvres des deux principaux poids lourds de l'opposition, Bemba et Katumbi, mais aussi d'autres candidats potentiels, comme l'ancien allié et directeur de cabinet de Tshisekedi, Vital Kamerhe, emprisonné depuis 2020 pour actes de corruption. Le parti de Kamerhe a obtenu quatre ministères, où il a placé ses proches. Même si Kamerhe est exclu de toute élection pour les dix prochaines années, son parti va influencer les votes dans son fief du Sud-Kivu, qu'il se dispute avec Bahati Lukwebo, l'actuel président du Sénat. Si Bemba reste inéligible suite à sa condamnation pour corruption par la Cour pénale internationale, son retour dans l’arène à la faveur d’une décision politique de Tshisekedi demeure possible. Quant à Katumbi, il a déjà entrepris la structuration et l’implantation de son parti dans les 26 provinces du pays en prévision des prochains scrutins.


Ce gouvernement sera-t-il en mesure de lutter contre la violence à l'est ?


Comme l’a dit Tshisekedi lors de sa réception des députés le 24 avril, « la priorité des priorités » de ce gouvernement est de mettre fin à la violence à l’est du pays. Depuis le début du mois d’avril, les populations à l’est organisent des manifestations contre l’inefficacité de l’armée congolaise et des Casques bleus des Nations unies face aux tueries et autres exactions des groupes armés. Au Nord-Kivu, qui fait face à des massacres majoritairement imputés au groupe d’origine ougandaise Forces démocratiques alliées, les populations multiplient les actions de défiance envers le pouvoir central. En Ituri, les miliciens de la Coopérative pour le développement du Congo ont, après une relative accalmie, mené de nouvelles attaques contre les civils. Au Sud-Kivu, des groupes armés maï maï locaux et des rebelles d’origine étrangère comme les Burundais de la Résistance pour le droit au Burundi (RED-Tabara) mènent des attaques ciblées contre des civils dans les hauts plateaux d’Uvira. Au Katanga, le groupe sécessionniste Bakata-Katanga de Gédéon Kyungu et d’autres milices continuent à terroriser les populations, sur fond de revendications sécessionnistes.

Jusqu'à présent, Tshisekedi a eu tendance à mettre l’accent sur la réponse militaire aux défis sécuritaires de l’est du pays. Sa proclamation de l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri le 1er mai, qui prévoit le remplacement de l’administration civile par l’administration militaire, le prouve à nouveau. Pourtant, son armée n’a engrangé que de très maigres résultats sur le terrain. Au Nord-Kivu comme en Ituri, les groupes armés ont même souvent réoccupé avec une étonnante facilité les quelques positions conquises par l’armée régulière.

Compte tenu des mauvais résultats des campagnes militaires, le gouvernement devrait donc envisager d'autres formes de relations avec les groupes armés. Pour ce faire, il devrait accélérer la mise en œuvre du programme de désarmement, démobilisation et réintégration communautaire des anciens combattants (DDR) convenu avec les principaux bailleurs de fonds depuis novembre dernier et bloqué à cause des querelles politiques à Kinshasa. Organiser une grande campagne de démobilisation sera cependant un grand chantier, le gouvernement devra tirer les leçons de l’échec des programmes de DDR précédents, dû principalement au manque d’engagement politique des autorités congolaises et à leur incapacité à résoudre les questions qui sous-tendent la violence structurelle. Si la campagne de démobilisation ne suffisait pas, Tshisekedi et son gouvernement devraient encore avoir recours à la force militaire pour contrer certains miliciens.

La nouvelle donne politique à Kinshasa devrait faciliter la tâche à Tshisekedi ; il dispose désormais d’une nouvelle équipe en place et il n’est plus distrait par la bataille avec son prédécesseur. Mais il va devoir composer avec un gouvernement qui, de par les intérêts divergents et les rivalités individuelles et partisanes entre les parties prenantes, porte les germes des blocages à venir. Il devra également gérer les conditionnalités des bailleurs qui attendent qu’il tourne la page de l'ère Kabila pour débloquer leurs financements.

Il est donc crucial que Tshisekedi s’attelle à la question des groupes armés. « Il n’y a plus de temps à perdre », écrivait Katumbi sur Twitter le 26 avril, ajoutant que « l’investiture du gouvernement Sama Lukonde ouvre la voie de la paix à l’est ». Tshisekedi doit en effet se mettre au travail. Certains responsables politiques sont déjà soupçonnés de conclure des accords avec différents acteurs armés avant l’élection de 2023, afin d’exercer des pressions politiques à Kinshasa, ou éventuellement de provoquer des violences s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils veulent. Tshisekedi, qui a désormais les coudées franches d’un point de vue institutionnel, devrait tout mettre en œuvre pour couper les liens entre les groupes armés et les responsables politiques qui, depuis les années 1990, les instrumentalisent à des fins politiques ou mercantiles. C’est la seule voie pour que le Congo bénéficie enfin des réformes qu’il a annoncées.

 

Sud-ouest du Niger : prévenir un nouveau front insurrectionnel

International Crisis Group, 29 Avril 2021


Dans le sud-ouest du Niger, le banditisme armé pourrait renforcer la méfiance entre les communautés et favoriser des insurrections susceptibles d’être exploitées par les jihadistes. Les autorités nigériennes devraient agir pour remédier aux injustices subies par les communautés vivant de l’élevage, initier des dialogues intercommunautaires et mieux encadrer les groupes d’autodéfense embryonnaires.

 


Que se passe-t-il ? Sous l’influence de groupes armés opérant depuis le Nigéria, un banditisme organisé et violent se répand progressivement au sud-ouest du Niger, le long d’une bande frontalière allant des villes de Maradi à Dogondoutchi. Ce phénomène renforce la méfiance entre les communautés, créant un contexte favorable à l’émergence d’insurrections armées.

En quoi est-ce significatif ? Les tensions locales sont souvent exploitées par les groupes jihadistes dont la présence dans cet espace est désormais une réalité. Leur enracinement pourrait ouvrir un nouveau front de violence pour le Niger et menacer d’encerclement Niamey, la capitale du pays.

Comment agir ? Les autorités nigériennes devraient compléter leurs efforts sécuritaires actuels par des mesures préventives visant principalement à remédier aux injustices subies par les communautés vivant de l’élevage, à initier des dialogues intercommunautaires et à mieux encadrer les groupes d’autodéfense embryonnaires.

 

Synthèse

 

Sous l’influence de gangs opérant depuis le Nigéria, le banditisme se répand au sud-ouest du Niger. Le long d’une bande frontalière allant des villes nigériennes de Maradi à Dogondoutchi (ou Doutchi), des groupes de bandits armés volent des troupeaux entiers et kidnappent des centaines de villageois. Nombre de leurs membres sont mus par l’appât du gain, mais d’autres – en particulier les nomades victimes de la crise du pastoralisme – prennent les armes pour défendre leurs biens et leurs familles ou se venger d’injustices. En réaction, les autres communautés, notamment sédentaires, constituent des groupes d’autodéfense encore embryonnaires. Ce contexte porte en germe les conditions d’un contexte insurrectionnel que pourraient exploiter les jihadistes. Les autorités nigériennes mobilisent leur appareil sécuritaire pour répondre à ces nouvelles menaces. Elles devraient également agir de façon préventive pour limiter la tentation d’habitants de ces régions, notamment les éleveurs exposés à une crise du pastoralisme qui les appauvrit, de prendre les armes, et envisager des processus de démobilisation des bandits.

Le banditisme transfrontalier n’est pas un phénomène nouveau le long de la bande reliant Maradi à Doutchi. Il a donné naissance depuis plusieurs décennies à des filières criminelles organisées qui se sont transformées au début des années 2010, sous l’effet de dynamiques extérieures. En Libye, depuis la crise de 2011, l’économie de guerre s’articule autour des trafics, ce qui a facilité et amplifié les flux illégaux (carburant de contrebande, drogue) provenant du Nigéria. Dans le sens inverse, un flux d’armes de guerre issues des stocks de l’ère Kadhafi approvisionne, depuis la Libye, les groupes criminels nigériens et nigérians. Ces gangs, concentrés dans les Etats du nord du Nigéria dans les années 2010, ont redoublé de violence et se sont spécialisés dans le vol de troupeaux, les enlèvements et les assassinats ciblés. Cette violence s’est exportée sur le versant nigérien de la frontière, à Maradi à partir de 2016, puis à Tahoua en 2019. Ces bandits armés, liés aux réseaux impliqués dans l’économie criminelle transfrontalière, recrutent parmi toutes les communautés de la région (haoussa, touareg ou peul).

Ce banditisme est en train de se transformer et de donner naissance à de nouvelles formes de violence, notamment sous l’influence d’une crise du pastoralisme qui frappe durement les pasteurs dans les régions de Tahoua, Maradi et Dosso. L’extension des surfaces agricoles y réduit fortement les espaces dédiés à l’élevage, nourrit un phénomène d’appauvrissement progressif des pasteurs et entraine des conflits avec d’autres usagers, en particulier les agriculteurs. Dans ce contexte, rejoindre des groupes de bandits est aussi une manière de faire face à la crise du pastoralisme, de se protéger soi-même contre le vol de bétail et parfois d’accéder à une position de pouvoir. Cette dynamique, déjà forte au Nigéria, s’étend désormais au Niger. Certains bandits restent de simples criminels, mais d’autres, notamment parmi les Peul, se posent en défenseurs de leur communauté et deviennent parfois des notabilités respectées.

La dimension communautaire du banditisme menace la cohésion sociale du sud-ouest du Niger comme elle l’a déjà entamée au nord-ouest du Nigéria. Les populations sédentaires associent progressivement les bandits à la communauté peul, qui constitue la majorité des populations nomades de la zone, de plus en plus stigmatisée. Pour se protéger du banditisme, des groupes d’autodéfense essentiellement haoussa sont en cours de formation dans la région de Maradi. Exclus de ces groupes et suspectés par ces derniers d’être à l’origine des violences armées, les pasteurs – en particulier peul – sont poussés à se rapprocher des groupes de bandits pour y trouver une forme de protection.

Le risque qu’une insurrection, c’est-à-dire une hostilité ouverte et armée contre l’Etat, se développe est d’autant plus important que la région suscite l’intérêt croissant de groupes jihadistes venus du Sahel et du nord-est du Nigéria. La jonction entre jihadistes et bandits locaux a déjà été observée ailleurs au Sahel et pourrait se répéter dans cette zone. La bande frontalière s’étendant de Doutchi à Birni N’Konni (ou Konni) est d’ores et déjà une zone d’approvisionnement de l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), qui y renforce progressivement son ancrage depuis 2018, et tente même d’y collecter un impôt de protection. De Maradi jusqu’à Doutchi, la frontière est parsemée d’espaces boisés déjà fréquentés par les bandits, mais qui pourraient aussi servir de refuge aux jihadistes. Enfin, depuis le nord-est du Nigéria, le Groupe sunnite pour la prédication et le jihad (Jama'tu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad, JAS), plus communément appelé Boko Haram, et Ansarou, groupe dissident du JAS, tentent d’étendre leur action au nord-ouest du Nigéria et se rapprochent donc du sud-ouest du Niger frontalier.

Le Niger a réagi très tôt à la dégradation de la situation dans la bande frontalière. Les autorités ont principalement renforcé le maillage sécuritaire, mais celui-ci reste insuffisant. En effet, les forces nigériennes gèrent simultanément de multiples fronts dans le pays et sont globalement en sous-effectif. Face à la nature transfrontalière de l’insécurité, l’efficacité de la réponse dépend de la coopération avec le voisin nigérian, qui est ancienne mais reste à améliorer. L’aggravation récente des violences a changé la donne et cette coopération s’est renforcée, mais les autorités font encore trop peu pour empêcher le basculement des populations dans le banditisme ou prévenir l’émergence de situations insurrectionnelles. Cette bande frontalière reste sous-investie, tant par l’Etat que par ses partenaires, en comparaison d’autres régions nigériennes confrontées à des insurrections armées comme Tillabéri ou Diffa.

Pour prévenir l’émergence d’insurrections dans cette zone, il est essentiel de réduire les injustices dont souffrent les pasteurs et de préserver la cohésion sociale. Le nouveau président du Niger devrait ainsi faire de l’élevage un domaine d’intervention privilégié. Les pasteurs devraient notamment être mieux représentés au sein des commissions foncières et disposer de plus de relais pour défendre leurs droits. Ils seraient ainsi encouragés à recourir à la loi plutôt qu’à la force. L’Etat devrait encadrer strictement les groupes d’autodéfense et établir des dialogues communautaires tel qu’il a l’habitude de les promouvoir ailleurs au Niger. Enfin, l’Etat doit accentuer les efforts de sécurité pour prévenir la contagion des violences, en particulier en renforçant la coopération avec les Etats frontaliers du Nigéria, sans exclure de négocier la démobilisation de certains groupes de bandits. Les partenaires du Niger doivent, de leur côté, s’intéresser à ces zones avant qu’elles ne soient déstabilisées et pourraient soutenir financièrement un plan de prévention conçu et mis en œuvre par les autorités nigériennes.

Niamey/Bruxelles, 29 avril 2021

Pour l’integralise du rapport, visiter: https://www.crisisgroup.org/fr/africa/sahel/niger/301-sud-ouest-du-niger-prevenir-un-nouveau-front-insurrectionnel

 

 

Réengager des efforts internationaux au Sahara occidental

International Crisis Group, Briefing No 82, 11 March 2021

 

Après un cessez-le-feu de 30 ans entre le Maroc et le Front Polisario indépendantiste, des affrontements ont éclaté au Sahara occidental. Sans une aide internationale, les combats pourraient s’intensifier. L’ONU devrait nommer un envoyé spécial, et les Etats-Unis devraient prendre la tête des efforts internationaux de diplomatie.

 

Que se passe-t-il ? Le conflit latent entre le Maroc et le Front Polisario concernant le territoire disputé du Sahara occidental semble se raviver. Un blocage du Polisario sur une artère principale de la zone tampon sous contrôle onusien a déclenché une réponse militaire du Maroc, le Polisario a lancé de nouvelles attaques, rompant le cessez-le-feu.

En quoi est-ce significatif ? Les affrontements récents laissent présager une nouvelle escalade, d’autant que les efforts internationaux en faveur de l’apaisement et des négociations font défaut. La reconnaissance par l’administration Trump de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, sur laquelle le nouveau président des Etats-Unis Joe Biden pourrait ne pas revenir, complique encore la situation.

Comment agir ? Les puissances étrangères devraient prendre deux mesures d’apaisement. Premièrement, l’ONU devrait nommer un nouvel envoyé spécial au Sahara occidental, un poste laissé vacant depuis près de deux ans. Deuxièmement, Washington devrait s’efforcer d’encourager une désescalade et de relancer les pourparlers politiques.


I. Synthèse


Après avoir respecté le cessez-le-feu de 1991 pendant près de 30 ans, le Maroc et le Front Polisario ont rouvert les hostilités au Sahara occidental, un territoire disputé dont le Polisario demande l’indépendance. Le 13 novembre, le Maroc a envoyé des troupes dans la zone tampon sous contrôle de l’ONU pour mettre un terme au blocage de la route stratégique de Guerguerat, entamé trois semaines plus tôt. En réponse, le Polisario s’est retiré du cessez-le-feu et a renouvelé ses attaques contre les unités militaires marocaines. Les réactions internationales à cette escalade des tensions ont été, pour la plupart, favorables au Maroc. Le Conseil de sécurité de l’ONU ne s’est pas exprimé. Le 10 décembre, Rabat a remporté une grande victoire diplomatique, lorsque le président des Etats-Unis, Donald Trump, a reconnu sa souveraineté sur le Sahara occidental. Pour éviter que les tensions ne s’exacerbent, les soutiens internationaux de Rabat devraient l’encourager à accepter la nomination d’un nouvel envoyé spécial de l’ONU – un poste resté vacant depuis mai 2019 – sans condition préalable. L’administration Biden, en étroite collaboration avec la France, la Russie et l’Algérie, les principaux acteurs extérieurs du conflit, devraient inciter les deux parties à accepter une trêve et à reprendre les négociations.

Il y a deux ans à peine, la situation était très différente. La diplomatie semblait faire son chemin, grâce à la nomination en août 2017 de l’ancien président allemand Horst Köhler au poste d’envoyé spécial de l’ONU. En avril 2018, le Conseil de sécurité de l’ONU a réduit le délai de renouvellement du mandat de la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) d’un an à six mois ; l’envoyé informait donc plus régulièrement le Conseil de sécurité de la situation, ce qui a renforcé la pression sur les deux parties. Le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie ont participé à deux réunions au cours desquelles des progrès ont pu être observés. Mais la démission soudaine de Köhler en mai 2019 et le rétablissement par le Conseil de sécurité du renouvellement annuel du mandat de la Minurso ont coupé cet élan. Depuis lors, le Maroc et le Polisario ont tous deux imposé leurs conditions pour la nomination d’un nouvel envoyé chargé de remplacer Köhler et les exigences strictes de Rabat semblent avoir conduit à une impasse.

Les tensions sont apparues dans la zone de Guerguerat, où une route qui relie le Maroc à la Mauritanie traverse la zone tampon sous contrôle de l’ONU qui sépare les troupes marocaines des combattants du Polisario. Tirant parti du vide diplomatique laissé par le départ de Köhler, le Maroc a invité plusieurs gouvernements d’Afrique et du Moyen-Orient à ouvrir des consulats au Sahara occidental. En réponse, les responsables et les militants du Polisario ont rapidement considéré qu’il s’agissait d’un acte hostile. Les partisans civils du Polisario (rejoints par des hommes armés) ont bloqué la route principale de la zone de Guerguerat, y établissant un camp à la fin octobre 2020, ce qui a marqué la reprise des hostilités. Le 13 novembre, le Maroc a envoyé des troupes dans la zone tampon pour mettre un terme au blocage. En réponse, le Polisario a entamé un conflit de faible intensité avec le Maroc, bien que Rabat ait réaffirmé sa volonté d’observer le cessez-le-feu.

La plupart des acteurs internationaux ont prôné un retour au cessez-le-feu ou se sont rangés derrière le Maroc. Parallèlement, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est abstenu de commenter cette flambée de violence, empêchant ainsi le Polisario d’obtenir l’attention internationale qu’il recherchait. Pour Rabat, la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, le 10 décembre, vient appuyer sa stratégie. Cet acte de l’administration Trump n’a fait que durcir la position des Sahraouis indépendantistes, et en particulier de la jeunesse sahraouie, qui a déjà perdu depuis longtemps l’espoir d’une résolution diplomatique du conflit.

La faible intensité du conflit ne peut pas justifier l’inaction. Le risque d’une escalade militaire progressive, limité mais tangible, déstabiliserait encore davantage l’Afrique du Nord et le Sahel. Les combats pourraient s’intensifier au moindre incident militaire, tel qu’une ingérence algérienne – par exemple, des transferts d’armes plus importants entre Alger et le Polisario – ou un changement de tactique militaire au sein du mouvement indépendantiste. Pour limiter les risques, les partenaires internationaux du Maroc – les Etats-Unis et la France – devraient pousser Rabat à accepter, sans condition préalable, un nouvel envoyé chargé de négocier une désescalade qui pourrait amener les deux parties à négocier une trêve.

Ces mesures n’auraient d’effet que si les Etats-Unis et le Conseil de sécurité adoptaient une approche plus directe. L’administration Biden risque d’être réticente à l’idée de revenir sur la reconnaissance par l’administration Trump de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Malgré cela, elle pourrait envisager d’autres façons de rassurer le Polisario, par exemple en réaffirmant le soutien de Washington au renouvellement semestriel du mandat de la Minurso. Pour éviter de contrarier le Maroc, les résolutions du Conseil de sécurité devraient faire explicitement référence à la nécessité de sécuriser la route de Guerguerat. Ces arbitrages pourraient permettre d’entamer une nouvelle phase diplomatique. L’administration Biden devrait coordonner sa position plus étroitement et de façon plus transparente avec les autres pays pour qui l’issue du conflit représente un enjeu, à savoir la France, la Russie et l’Algérie. Une meilleure coopération à ce niveau pourrait mettre fin aux affrontements et relancer les efforts de paix, actuellement entravés.


II. Un statuquo de plus en plus instable


Le conflit a commencé en 1975, lors du retrait de l’Espagne du Sahara occidental, à l’époque la plus importante des colonies qui lui restaient en Afrique. Le Maroc et la Mauritanie ont aussitôt proclamé leur souveraineté sur ce territoire. Le Front Polisario, créé pour obtenir l’indépendance du territoire, a entamé une lutte armée contre l’Espagne en 1973. Le 7 novembre 1975, le roi Hassan II du Maroc a réuni 350 000 citoyens non armés pour entrer dans les zones sous contrôle espagnol et revendiquer ses droits sur ce territoire. La Marche verte, ainsi nommée par le roi, a forcé la main de l’Espagne – et plutôt que d’ordonner à ses soldats de tirer sur les manifestants, Madrid s’est résolue à quitter le territoire.

Les accords de Madrid de novembre 1975 ont officiellement mis un terme à la souveraineté de l’Espagne sur le Sahara occidental et ont partagé le territoire – les deux tiers revenant au Maroc et le dernier tiers à la Mauritanie. Le Front Polisario indépendantiste et l’Algérie ont rejeté cet accord. La guerre qui s’est ensuivie a permis au Polisario de remporter de rapides victoires militaires, forçant la Mauritanie à se retirer en 1979, même si des milliers de Sahraouis se sont réfugiés près de Tindouf, en Algérie. Au cours des années qui ont suivi, néanmoins, le Maroc a renforcé son contrôle sur le Sahara occidental, notamment grâce à la construction de murs de protection, le « mur de sable ».

En 1991, alors que l’on pensait être dans une impasse militaire, les deux parties ont accepté un plan de règlement sous l’égide de l’ONU. Cette initiative a introduit un cessez-le-feu qui a divisé le territoire le long du mur de sable et a créé une zone tampon et une zone restreinte pour séparer les deux parties.

Ce plan visait également une résolution du conflit qui passerait par un référendum d’autodétermination, qui serait organisé par la Minurso. Néanmoins, à la suite de manœuvres politiques du Maroc et des interprétations divergentes du plan par les deux parties, le référendum n’a jamais eu lieu. De nombreux envoyés de l’ONU ont tenté en vain de ressusciter le référendum, après quoi le Maroc a fait, en 2006, une proposition de compromis sous la forme d’un plan d’autonomie. Selon le Polisario, ce plan d’autonomie bafoue le droit à l’autodétermination de la population sahraouie. Aucun des nombreux cycles de négociation entre Rabat et le Polisario n’a permis de débloquer la situation.


A. En perte de vitesse


La nomination en août 2017 de l’ancien président allemand Horst Köhler en tant qu’envoyé spécial de l’ONU au Sahara occidental avait donné un nouvel élan aux efforts diplomatiques. Köhler a mené une série de réunions préliminaires entre fin 2017 et début 2018. Il a ensuite bénéficié de la décision du Conseil de sécurité d’avril 2018 de renouveler le mandat de la Minurso tous les six mois au lieu de tous les ans, comme c’est généralement le cas.
Les Etats-Unis, et en particulier John Bolton, alors conseiller national à la sécurité des Etats-Unis et personnellement investi dans la résolution du conflit, ont joué un rôle clé au sein du Conseil.

La décision de réduire le délai de renouvellement du mandat visait à renforcer la pression sur les parties, en demandant à l’envoyé spécial de dresser un état des lieux plus régulier auprès du Conseil.

L’empressement des Etats-Unis s’expliquerait par le fait qu’ils s’agaçaient de la lenteur des progrès et du mandat à durée indéterminée de la Minurso, et souhaitaient, plus globalement, opérer des coupes dans le budget de maintien de la paix de l’ONU.


Selon un diplomate américain : « Il est temps d’avancer vers une résolution politique et, après 27 ans, d’arrêter de prolonger le statuquo ». Malgré la résistance d’autres membres du Groupe des amis pour le Sahara occidental, à savoir la France et la Russie, le renouvellement semestriel du mandat s’est poursuivi jusqu’en octobre 2019, en vue de soutenir les efforts de médiation.

Si le Polisario a salué cette nouvelle approche comme une occasion de rouvrir des négociations, le Maroc s’est montré plus réticent à modifier le statuquo diplomatique.

Pour rassurer Rabat, les Etats-Unis et la France ont introduit des formulations reflétant ces réticences dans la résolution du Conseil de sécurité d’avril 2018 ainsi que dans les suivantes. Le texte affirme « qu’il convient de faire des progrès dans la recherche d’une solution politique réaliste, pragmatique et durable à la question du Sahara occidental », ce que le Polisario, à l’instar d’autres observateurs, ont interprété comme une approbation implicite du plan d’autonomie du Maroc de 2006. Cette même résolution comprenait deux paragraphes distincts visant la violation, par le Polisario, de l’accord de cessez-le-feu dans la zone de Guerguerat et sa volonté de déplacer des fonctions administratives de la République arabe sahraouie démocratique à Bir Lahlou, au sein du Sahara occidental.

Néanmoins, les négociations semblaient s’accélérer. Köhler en a organisé un premier cycle à Genève en décembre 2018. Un ancien conseiller de Köhler a décrit une atmosphère positive, et des discussions « agréables et amicales ».
Le Maroc et le Polisario n’avaient pas mené de pourparlers sous l’égide de l’ONU depuis six ans. Le Maroc a obtenu une concession majeure : le format de la réunion était une table ronde, à laquelle participaient l’Algérie et la Mauritanie. Rabat considère que le Sahara occidental est une question régionale et que le Polisario est un intermédiaire de l’Algérie ; le Maroc voulait réunir l’Algérie et la Mauritanie puisqu’ils avaient précédemment refusé de participer aux négociations, affirmant qu’il s’agissait d’un conflit bilatéral entre le Maroc et le Polisario portant sur des questions de décolonisation. Une deuxième réunion s’est tenue en mars 2019, également à Genève, mais l’atmosphère était nettement moins cordiale. Aucune de ces deux réunions n’a abouti à une sortie de crise, mais elles ont permis de maintenir la communication, comme l’a souligné le communiqué conjoint publié au terme de la deuxième réunion. Cette dynamique encourageante a brutalement pris fin lorsque Köhler a démissionné, le 22 mai 2019, invoquant des raisons de santé.

Après le départ de Köhler, le Maroc et le Polisario se sont empressés de fixer leurs conditions pour la nomination d’un nouvel envoyé de l’ONU. Selon un diplomate du Polisario, le mouvement n’exigeait qu’une personne « hautement qualifiée, déterminée et neutre ».


Officiellement, le Maroc exigeait juste que ce poste revienne à une personnalité reconnue. Selon de nombreuses sources pro-Polisario ou non partisanes, néanmoins, Rabat aurait posé des conditions plus spécifiques, et plus strictes. Le Maroc aurait refusé qu’il s’agisse d’un ou une diplomate issue d’un pays scandinave (du fait d’une prétendue sympathie qu’ils auraient pour la cause sahraouie), d’Allemagne (car Rabat a découvert avec Köhler qu’il était difficile de contrer Berlin) ou d’un Etat membre permanent du Conseil de sécurité (pour éviter que des pressions politiques illégitimes puissent être exercées sur les négociations).

Ces conditions ont rendu difficile la tâche du secrétaire général de l’ONU, António Guterres, chargé de remplacer Köhler.
Les exigences du Maroc ont réduit le vivier de candidats potentiels de façon significative. En outre, la réputation du conflit au Sahara occidental, perçu comme obscur et inextricable, a contribué à dissuader les diplomates internationaux d’accepter le poste. Comme l’a dit un ancien ministre des Affaires étrangères qui avait été approché pour le poste : « Personne ne veut être associé à un échec diplomatique ».

Parallèlement, le scepticisme croissant concernant la possibilité de résoudre ce conflit a poussé le Conseil de sécurité à revenir à un renouvellement annuel du mandat de la Minurso. Bolton a quitté l’administration Trump en septembre 2019 et, le mois suivant, Washington, désabusé par cette situation, a abandonné l’idée d’un renouvellement semestriel et accepté les demandes répétées de la France de ne renouveler le mandat que tous les ans.


Malgré les doléances du Polisario, de la Russie et de l’Afrique du Sud, la formulation évoquant une « solution politique réaliste, pragmatique et durable », rédigée pour rassurer le Maroc par rapport aux mandats plus courts de la Minurso, a été maintenue dans les résolutions d’octobre 2019 et d’octobre 2020 visant à renouveler le mandat de la mission.


B. Évolutions de la situation sur le terrain


En parallèle de la démission de Köhler et du retour de l’approche diplomatique habituelle du Conseil de sécurité des Nations unies, le Maroc a accéléré sa politique du fait accompli. La stratégie principale de Rabat était d’inviter des Etats amis d’Afrique et du Moyen-Orient à ouvrir des consulats au Sahara occidental. Le premier pays à le faire fut la Côte d’Ivoire ; elle a inaugural son consulat honoraire à Laâyoune en juin 2019, après quoi les Comores y ont ouvert, en décembre 2019, le premier consulat général étranger. Dans les mois qui ont suivi, une ribambelle de gouvernements africains ont marché dans leurs traces. Le 4 novembre 2020, les Emirats arabes unis sont devenus le premier pays arabe à ouvrir un consulat au Sahara occidental. Pour Rabat, ces représentations diplomatiques sont autant d’éléments qui appuient sa revendication de souveraineté sur le territoire. Le secrétaire général du Polisario, Brahim Ghali, s’est indigné contre l’ouverture des consulats, les qualifiant de « violation du droit international et [...] [d’] atteinte au statut juridique du Sahara occidental en tant que territoire non autonome ».

L’ouverture des consulats résulte d’une stratégie marocaine ambitieuse visant à renforcer les liens politiques et économiques avec l’Afrique subsaharienne. Ces dernières années, Rabat a fortement intensifié ses investissements et ses relations commerciales avec le reste du continent, surtout avec l’Afrique de l’Ouest.


En 2017, le Maroc a rejoint l’Union africaine (UA). En 1984, le pays avait claqué la porte de l’Organisation de l’unité africaine, prédécesseur de l’UA, après l’admission en son sein de la République arabe sahraouie démocratique, nom que donne le Polisario à son Etat de facto, situé à l’est du mur de sable. Lors de son admission à l’UA, le Maroc a juré d’œuvrer à l’expulsion du proto-Etat du Polisario de l’organisation. Rabat a profité de ses nouvelles relations pour plaider auprès de certains gouvernements africains afin qu’ils reviennent sur leur reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique de facto.

Parallèlement à son offensive diplomatique, le Maroc a adopté, en janvier 2020, deux lois délimitant ses eaux territoriales et une zone économique exclusive au large du littoral du Sahara occidental. Le ministre des Affaires étrangères marocain, Nasser Bourita, a indiqué que ces lois avaient notamment pour objectif de réaffirmer la souveraineté du Maroc sur « ses frontières effectives, territoriales et maritimes ».
Le Polisario a rejeté cette manœuvre.

Le Front Polisario, confronté à une impasse à l’ONU et en réponse aux actions prises par le Maroc dans le cadre de sa politique du fait accompli, a dès lors réévalué ses options. Mohamed Wali Akeik, Premier ministre de la République arabe sahraouie démocratique à l’époque et critique notoire de l’impasse diplomatique, a dénoncé à plusieurs reprises le manque d’intérêt de la communauté internationale à l’égard du conflit et a appelé le mouvement à reprendre les hostilités avec le Maroc.
Il a également fustigé le cessez-le-feu, suggérant que des négociations devraient se tenir en parallèle des combats.

De nombreux Sahraouis, en particulier les femmes (administratrices de camps et enseignantes) et les jeunes qui habitent les camps, sont frustrés de l’impasse diplomatique ; ils ne croient plus aux négociations et estiment que la direction du mouvement ne se renouvelle pas assez.
Le manque de perspectives professionnelles auquel sont confrontés des jeunes souvent très qualifiés a encore accentué leur déception. La direction du Polisario, qui prend de l’âge, s’est donc sentie contrainte de reprendre les combats.

Le quinzième congrès du Front Polisario, qui s’est déroulé en décembre 2019 à Tifariti, au cœur du Sahara occidental, a été un moment clé. Pendant plusieurs jours, les débats sur la manière de réagir à la détérioration de la situation politique ont opposé les partisans de l’action militaire aux tenants de la diplomatie. Les premiers insistaient pour arrêter immédiatement une date pour la reprise des hostilités, alors que les seconds affirmaient que le front n’avait pas les moyens de mener une offensive militaire.
Le secrétaire général Ghali, réélu lors du congrès, s’est montré habile ; il a réaffirmé l’engagement du mouvement en faveur de la diplomatie, tout en menaçant de « revoir son engagement dans le processus de paix ».


III. Le retour de la guerre


A. Fin du cessez-le-feu à Guerguerat


Les tensions opposant le Front Polisario à Rabat et celles qui secouent le mouvement lui-même ont finalement trouvé un exutoire dans les escarmouches concernant la route de Guerguerat, qui relie le Maroc à la Mauritanie en traversant une zone tampon sous contrôle des Nations unies. Rabat a construit cette route dans le désert en 2016 (et déployé des gendarmes au sein de la zone tampon, ce qui constitue une violation du cessez-le-feu), et depuis lors, celle-ci semble être le point le plus sensible de la guerre d’usure entre les deux camps, car des incidents y sont désormais déplorés chaque année. Suite au renforcement des liens commerciaux qui unissent le Maroc à la Mauritanie et à d’autres régions d’Afrique de l’Ouest, cette route a gagné en importance et est donc devenue cruciale pour Rabat. De son côté, le Polisario condamne ce qu’il considère être un amendement unilatéral au cessez-le-feu, puisque la route ouvre une brèche dans la zone tampon, qui ne faisait pas partie de l’accord de 1991. D’après la Minurso, entre octobre 2019 et mai 2020, le nombre de manifestations rassemblant des civils pro-Polisario et le nombre d’incursions militaires dans cette zone ont augmenté, ce dont le Maroc s’est régulièrement plaint auprès des Nations unies.

Le 21 octobre 2021, la situation a atteint un point de non-retour lorsqu’un groupe de civils pro-Polisario a établi un campement sur la route de Guerguerat, bloquant ainsi la circulation. Quelques combattants du Polisario, dont la présence constituait une violation du cessez-le-feu, les ont rejoints.


Contrairement aux incidents précédents, les manifestants ont refusé les tentatives de conciliation de la Minurso, arguant que l’ONU se désintéressait du conflit. Pendant deux semaines, le Maroc a déposé des plaintes auprès du secrétaire général de l’ONU et de la Minurso concernant ce blocage. Ensuite, après le discours du roi Mohamed VI prononcé à l’occasion du 45e anniversaire de la Marche verte, le Maroc a commencé à mobiliser des soldats au sein de la zone réglementée de 30 kilomètres de large, violant donc également le cessez-le-feu. Le 13 novembre, après l’échec d’une tentative de médiation de dernière minute émanant du secrétaire général de l’ONU, les troupes sont entrées dans la zone tampon pour rouvrir la route. Bien que les deux camps aient recouru à de l’artillerie lourde, aucune victime n’a été déplorée, les civils et les combattants du Polisario ayant battu en retraite quasi immédiatement. Le 14 novembre, le Polisario a déclaré la fin du cessez-le-feu et annoncé la reprise des hostilités avec le Maroc.

Au cours des semaines qui ont suivi, le bras armé du Polisario, l’Armée de libération du peuple sahraoui, a attaqué à plusieurs reprises les postes défensifs du Maroc situés le long du mur de sable, généralement depuis une certaine distance et avec des effets limités.


La réponse de l’armée marocaine est restée mesurée ; elle n’a pas, jusqu’à présent, cherché à pourchasser les unités ennemies ou à mener une grande opération. Si le Maroc nie avoir essuyé des pertes, des sources onusiennes indiquent que deux soldats, au moins, ont perdu la vie au cours de la première semaine de combats.

La retenue relative dont fait preuve le Maroc dénote par rapport à la forte mobilisation sahraouie, tant dans les camps de réfugiés qu’à l’étranger. La stratégie de Rabat a été d’exprimer son soutien continu au cessez-le-feu de 1991 et de minimiser l’importance des affrontements militaires, ce qui correspond à une approche du « circulez, il n’y a rien à voir ».


Le retour de la guerre a toutefois galvanisé la jeunesse sahraouie dans les camps comme à l’étranger, et le Polisario a réactivé ses réseaux de solidarité internationale pour attirer l’attention sur ce conflit. Un militant sahraoui a déclaré que les jeunes vivant dans le Sahara occidental contrôlé par le Maroc avaient essayé de descendre dans les rues pour afficher leur solidarité avec le Polisario, mais que les forces de sécurité marocaines avaient rapidement réprimé ces tentatives.


B. Silence sur le front international


Malgré la mobilisation du Polisario, pour la plupart, les réactions internationales aux évènements survenus dans le Sahara occidental étaient favorables au retour rapide du cessez-le-feu, ou s’alignaient sur la position du Maroc. Le ministre français des Affaires étrangères a exprimé sa préoccupation concernant la situation, tout en saluant « l’attachement du Maroc au cessez-le-feu ».
L’Espagne et la Russie ont appelé les deux parties à respecter le cessez-le-feu, alors que les Etats-Unis sont restés muets jusqu’à ce que le secrétaire d’Etat américain de l’époque, Mike Pompeo, déclare le 8 décembre que « le conflit ne devrait pas être résolu par des moyens militaires, mais bien par une série de conversations ».

Les réactions des pays voisins étaient, elles aussi, empreintes de prudence afin d’éviter d’alimenter les tensions. L'Algérie qui, par le soutien qu'elle apporte au Polisario, joue un rôle déterminant dans le conflit, a sagement appelé les deux camps à faire preuve de retenue.


Des diplomates algériens indiquent que cette approche s’inscrit dans une volonté d’éviter une escalade militaire qui pourrait déstabiliser encore plus la région. De même, la Mauritanie a appelé les deux parties à la retenue et au respect du cessez-le-feu.

Pour sa part, le Conseil de sécurité des Nations unies n’a pris aucune mesure concernant la situation militaire au Sahara occidental. Il n’a convoqué qu’une réunion consultative à huis clos le 21 décembre, soit plus d’un mois après la reprise des hostilités.


Si cette inaction a arrangé le Maroc, elle a fâché les responsables du Polisario, car elle n’a pas permis de braquer les projecteurs sur leur cause. Un responsable français a déclaré que l’inertie du Conseil de sécurité s’expliquait par la faible intensité des affrontements, puisque jusqu’à présent les combats n’ont compromis ni la paix ni la sécurité régionales. Même l’Afrique du Sud, soutien du Polisario et présidente du Conseil de sécurité depuis décembre, a indiqué qu’elle n’avait pas l’intention de porter l’affaire devant le Conseil, car ses diplomates estiment que l’issue serait probablement favorable au Maroc.


C. La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental par les Etats-Unis


Alors que l’environnement international lui est déjà favorable, Rabat a remporté une importante victoire diplomatique le 10 décembre, lorsque le président Donald Trump a annoncé sur Twitter que les Etats-Unis reconnaissaient officiellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental.


En contrepartie de cette reconnaissance, le Maroc a accepté de renouer des relations diplomatiques avec Israël, en commençant par rouvrir leurs bureaux de liaison respectifs, et peut-être, à terme, une représentation diplomatique à part entière. Les Etats-Unis ont, en outre, proposé de vendre pour un milliard de dollars de drones et d’armes guidées avec précision au Maroc. La reconnaissance américaine étant liée à la normalisation diplomatique avec Israël, et bien que des représentants des deux partis appellent à renoncer à cette mesure, l’administration Biden aura probablement du mal à revenir sur la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sans mettre en péril la relation entre Rabat et Israël.

Plusieurs gouvernements ont réprouvé la déclaration de Trump. La Russie l’a condamnée, estimant qu’elle violait le droit international.


L’Espagne a réitéré son soutien aux « principes et résolutions de l’ONU » concernant ce différend. Le Premier ministre algérien, Abdelaziz Djerad, a condamné la normalisation des relations avec Israël et rejeté la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, appelant à l’application du droit international et défendant les actions militaires du Polisario, les qualifiant de « légitime défense ».

La France a quant à elle adopté une position plus nuancée. Un responsable français et un ancien diplomate ont déclaré que l’annonce de Trump était un problème pour Paris, car la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental contrevient en effet au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité. Ils craignent par ailleurs que cette reconnaissance pousse le Maroc à faire pression sur la France afin qu’elle prononce une déclaration similaire. Cependant, selon eux, Paris pourrait profiter de cette annonce pour relancer le Plan d’autonomie marocain, lequel servirait de base à une résolution permanente du conflit.

Les responsables du Polisario ont rejeté l’annonce de Trump, estimant qu’elle constituait une violation inacceptable du droit international.
Un militant d’une ONG sahraouie située au Sahara occidental contrôlé par le Maroc a déclaré que la population locale avait perdu toute confiance en la communauté internationale et évoqué les risques croissants de troubles violents. Toutefois, si l’annonce américaine s’apparentait à un revers pour le mouvement, il a saisi cette occasion pour attirer une nouvelle fois l’attention des médias internationaux sur ce conflit oublié. En outre, avec l’arrivée de l’administration Biden aux Etats-Unis, les diplomates du Polisario ont manifesté un optimisme prudent quant à la possibilité que la décision soit revue et que l’ONU joue un rôle de médiateur afin de mettre un terme au conflit.

Peu après l’annonce américaine, le Maroc a décidé de conserver des troupes à Guerguerat, indéfiniment, balayant toute possibilité de négocier un retrait ultérieur. Rabat a communiqué cette nouvelle position à toutes les parties concernées, y compris dans une lettre officielle adressée au secrétaire général des Nations unies.


La présence militaire marocaine vise à protéger les biens qui transitent par la frontière avec la Mauritanie, mais elle constitue une violation de l’accord de cessez-le-feu, qui interdit aux forces armées des deux parties d’entrer dans la zone réglementée. Ceci va donc à l’encontre de la position officielle de Rabat, selon laquelle le Maroc respecte l’accord. Dès lors, le Polisario a clairement indiqué que, dans ces conditions, il refuserait de participer à tout nouvel effort de négociation d’un cessez-le-feu. En effet, le 24 janvier 2021, pour la première fois depuis la fin du cessez-le-feu, des forces pro-Polisario ont bombardé la zone de Guerguerat et menacé d’intensifier le conflit en élargissant leurs opérations.


IV. Le moment de se réengager


La faible intensité du conflit au Sahara occidental ne devrait pas justifier l’inaction. Le risque d’une forte escalade militaire entre le Maroc et le Front Polisario reste limité, mais il n’est pas négligeable pour autant. La stratégie adoptée par le Polisario – bombarder à distance – pourrait donner lieu à une frappe non maîtrisée qui ferait plus de victimes marocaines qu’escompté et déclencherait alors une offensive vengeresse visant les bases arrière du Polisario. Il serait erroné de penser que l’Algérie restera neutre. L’Algérie soutient la stratégie militaire d’usure du Polisario.
Bien qu’aucun nouveau transfert d’armes en provenance d’Algérie pouvant améliorer les capacités de l’Armée de libération du peuple sahraoui n’ait été constaté, Alger pourrait envisager ce type de transferts si une flambée de violence tuait un grand nombre de combattants du Polisario, par exemple.

Ceci aurait des implications pour toute la région.

Le désintérêt de la communauté internationale pour ce conflit pourrait également avoir des conséquences à long terme pour la stabilité régionale. Sans solution diplomatique, les Sahraouis désabusés, surtout les jeunes, pourraient contraindre le Front Polisario à changer de tactique. Celui-ci pourrait procéder à des frappes visant les installations militaires dans le Sahara occidental contrôlé par le Maroc ou au Maroc même, au lieu de se limiter à des cibles situées le long du mur du sable, comme il l’a presque exclusivement fait jusqu’à présent.

Une telle escalade déstabiliserait l’Afrique du Nord et le Sahel, et pourrait avoir des conséquences imprévisibles pour les intérêts américains et européens.

Nommer un envoyé spécial de l’ONU au Sahara occidental est un premier pas nécessaire. Si le Maroc a imposé des préconditions à cette nomination, les Etats-Unis et la France doivent pousser Rabat à y renoncer. Le nouvel envoyé spécial ne pourra pas mettre fin aux combats seul. Les responsables du Polisario ont clairement indiqué qu’ils voulaient réinitialiser les conditions du processus de paix avant d’envisager un nouveau cessez-le-feu.

Bien qu’une réinitialisation complète soit peu probable, si l’ONU se réengage, un envoyé pourrait parvenir à négocier une désescalade temporaire qui pourrait permettre la négociation d’une trêve. Cette trêve pourrait alors favoriser la reprise des pourparlers entre le Maroc et le Polisario (avec la participation de l’Algérie et de la Mauritanie) quant au statut de l’intégralité du territoire disputé.

Cette approche ne pourra se concrétiser que si les Etats-Unis et le Conseil de sécurité de l’ONU intensifient réellement leurs efforts en vue d’une résolution du conflit. Bien que des voix s’élèvent au sein des deux partis pour que cette décision soit annulée, il est possible que l’administration Biden estime trop complexe, d’un point de vue politique, de revenir sur la reconnaissance annoncée par Trump. Elle pourrait néanmoins chercher à rassurer le Polisario sur la possibilité d’une résolution et à convaincre les responsables qui refusent la trêve et veulent négocier en continuant les combats en parallèle.

Les Etats-Unis pourraient, par exemple, renouveler leur soutien d’antan à des mandats de six mois reconductibles pour la Minurso et modifier, dans les prochaines résolutions du Conseil de sécurité, la formulation portant sur « une solution politique réaliste, pragmatique et durable », qui, pour le Polisario, s’assimile à l’approbation du Plan d’autonomie marocain de 2006, et ce en vue de gagner l’adhésion du Polisario. Pour éviter de braquer le Maroc, ces changements pourraient s’accompagner de références explicites à la nécessité d’assurer la sécurité sur la route de Guerguerat.

Une trêve, appuyée par une nouvelle approche du conflit au niveau du Conseil de sécurité, pourrait inaugurer une nouvelle ère. Le mandat de Köhler, l’envoyé de l’ONU, bien qu’abrégé, rappelle qu’exercer une pression internationale constante sur les deux camps peut faire bouger les choses. Pour que cela puisse se renouveler, l’administration Biden devra se coordonner de manière plus étroite et plus transparente avec les autres membres du Groupe des amis pour le Sahara occidental, à savoir la France, la Russie et l’Algérie. Seule une pression internationale conjointe peut pousser le Maroc et le Front Polisario à revenir à la table des négociations.


V. Conclusion


Le désintérêt de la communauté internationale pour le Sahara occidental, exacerbé par le manque d’intérêt des médias étrangers, risque d’aviver des tensions militaires restées jusqu’à présent contenues. Le manque de considération des puissances mondiales pour ce conflit, gelé depuis longtemps, les a menées à sous-estimer la possibilité d’une escalade et a créé les conditions parfaites pour que ce face-à-face instable dégénère en une guerre de faible intensité. Le Conseil de sécurité doit agir maintenant. Il est difficile de déterminer ce qu’il coûterait d’attendre avant d’agir, mais la situation est explosive et pourrait rapidement se dégrader.

Rabat/Alger/Bruxelles, 11 mars 2021

Huit priorités pour l’Union africaine en 2021

International Grisis Group, 03 fevrier 2021

En 2021, l’Union africaine poursuivra sa lutte contre la pandémie de Covid-19 et ses répercussions économiques. Notre revue annuelle identifie huit autres situations dans lesquelles l'intervention de l'organisation pourrait contribuer à résoudre, circonscrire ou éviter un conflit.

 

Que se passe-t-il ? Début février 2021, se tiendra le sommet annuel des chefs d’Etat de l’Union africaine – en ligne, du fait de la pandémie de Covid-19. La crise sanitaire sera certainement au cœur des discussions, tout comme les élections de la Commission de l’UA, qui ont lieu tous les quatre ans.

En quoi est-ce significatif ? Ces élections constituent une étape importante du renouveau institutionnel, dans un contexte de réformes globales de l’UA. Une transition en douceur vers une nouvelle direction sera essentielle pour assurer la continuité des travaux de la commission sur la paix et la sécurité.

Comment agir ? Après la tenue des élections, l’UA devrait tirer parti de ce sommet pour faire face aux crises les plus urgentes, y compris les récentes violences en République centrafricaine, la guerre au Tigré (Ethiopie), la Libye, le Sahel, le Soudan et le changement climatique. Ce briefing définit huit priorités de l’UA pour 2021.


Synthèse


Au cours de la première semaine de février 2021 se tiendra le sommet annuel des chefs d’Etat de l’Union africaine (UA), mais cette année, il se déroulera sans le faste habituel. En raison des précautions sanitaires dues à la pandémie de Covid-19, les chefs d’Etat et de gouvernement et les ministres des Affaires étrangères se réuniront virtuellement. Lors de ce sommet, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, prendra la présidence de l’UA, assurée en 2020 par le président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa. Comme tous les quatre ans, l’UA doit également élire les candidates ou candidats à la présidence, à la vice-présidence et les six commissaires de la Commission de l’UA, qui est le secrétariat de l’organisation.

En 2020, l’UA s’est bien entendu concentrée sur la pandémie. Sous la direction de Cyril Ramaphosa, l’UA a joué un rôle central dans la gestion des efforts déployés sur le continent pour circonscrire l’impact sanitaire et économique de la Covid-19, en mettant sur pied le Groupe de travail africain sur le coronavirus, qui a, en coordination avec l’Organisation mondiale de la santé et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, aidé les Etats membres à renforcer le dépistage et les tests et à garantir l’approvisionnement en vaccins sur l’ensemble du continent. Cette nécessité de contenir la pandémie a toutefois fait dévier l’UA de son objectif de « faire taire les armes » – un projet ambitieux d’éradication des conflits en Afrique avant 2020. L’organisation a fixé la nouvelle échéance dans dix ans.

Sur le plan diplomatique, les résultats de l’UA sont mitigés. L’organisation a rapidement réagi au coup d’Etat survenu en août au Mali en suspendant l’adhésion du pays pour une durée de trois mois après l’éviction de l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta. Aujourd’hui, l’organisation participe à un comité de suivi qui observe la transition du pays vers un régime totalement civil. En revanche, au Soudan, l’UA est plus discrète dans le processus visant à garantir l’arrivée d’un gouvernement civil inclusif, alors qu’elle a joué un rôle essentiel dans les négociations pour assurer la transition politique après la destitution militaire du président Omar el-Béchir. Au Soudan du Sud, l’UA a été peu active pour lutter contre les divisions qui morcellent l’Autorité intergouvernementale pour le développement(Igad), l’organe régional de la Corne de l’Afrique. Ces divisions ont participé à la stagnation du processus de paix dans le pays. Le Conseil de paix et de sécurité de l’UA n’a pas encore mis à son ordre du jour les attaques de plus en plus dangereuses des insurgés islamistes dans la province septentrionale mozambicaine de Cabo Delgado ou la crise anglophone au Cameroun, qui couve depuis 2017.

Concernant les évolutions institutionnelles, l’année 2020 a vu l’élargissement du rôle du Bureau de l’UA, un groupe de cinq dirigeants (issus de chacune des régions géographiques de l’UA) dont les missions étaient administratives et se limitaient principalement à l’organisation du sommet de l’UA. Sous la direction de Ramaphosa, les tâches du bureau ont pris un caractère plus politique. En convoquant régulièrement le bureau pour gérer la pandémie, Ramaphosa a conféré un rôle d’encadrement au groupe à l’échelle du continent. Le groupe a établi sa légitimité à intervenir sur des questions de paix et de sécurité lorsqu’il a arbitré, en juin, un conflit tendu entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan concernant le Grand barrage de la renaissance éthiopienne (Gerd). Il reste à voir si pendant son mandat à venir à la tête de l’organisation, Félix Tshisekedi conservera et consolidera ce nouveau rôle du bureau en faveur de la paix et de la sécurité.

L’année 2021 sera tout aussi importante que 2020 pour le continent, puisque la pandémie continue de faire rage. Les responsables espèrent que l’apparition de la zone de libre-échange continentale africaine, devenue effective le 1er janvier 2021, contribuera à stimuler le commerce africain et à contrebalancer l’impact économique majeur de la Covid-19. La pandémie et les élections de la commission seront certainement au cœur des préoccupations lors de ce sommet et sont, bien évidemment, des questions essentielles pour l’UA. Cependant, l’UA devrait dégager du temps pour aborder une série de points urgents en matière de paix et de sécurité. Alors que de nouveaux dirigeants reprennent le flambeau, les huit priorités pour 2021 sont les suivantes :

1. Veiller au succès de l’élection de la Commission de l’UA ;

2. Limiter les dégâts du chaos électoral en République centrafricaine ;

3. Gérer les répercussions du conflit au Tigré en Ethiopie ;

4. Saisir une occasion de s’impliquer en Libye ;

5. Redonner la priorité aux stratégies politiques au Sahel ;

6. Soutenir la Somalie pendant ses élections et au-delà ;

7. Se réengager pour soutenir la transition au Soudan ; et

8. Attirer l’attention sur les risques sécuritaires inhérents au changement climatique.


Cette liste n’est pas exhaustive, mais elle met en exergue les situations dans lesquelles le rôle de l’UA peut se révéler déterminant cette année. Le continent est confronté à d’énormes défis, d’autant plus avec la Covid-19 qui a détourné l’attention des conflits les plus urgents et perturbé les cycles de financement en faveur des initiatives de développement et de sécurité. Dans la mesure où elle recevra probablement moins de financements de la part des Etats membres comme des partenaires internationaux, la capacité de l’UA à faire face à certaines des crises, en particulier par la voie politique, sera plus importante que jamais.


I. Veiller au succès de l’élection de la Commission de l’UA


En 2021, la Commission de l’UA élira les candidates ou candidats à la présidence, à la vice-présidence et les six commissaires. Il s’agira des premières élections organisées après des réformes institutionnelles qui ont fait passer le nombre de commissaires de huit à six, alors que quatre départements ont fusionné pour ne plus en former que deux ; les départements Affaires politiques et Paix et sécurité ne font plus qu’un, tout comme les départements Affaires économiques et Infrastructure et énergie. Pour éviter que les travaux de la commission ne soient interrompus, en particulier en matière de paix et de sécurité, cette transition devra absolument s’opérer en douceur.

Le vote est habituellement à bulletin secret mais, cette année, étant donné les mesures sanitaires liées à la Covid-19, ces élections se tiendront en ligne. Néanmoins, certains Etats ne sont pas à l’aise avec ce procédé inhabituel et remettent en question la fiabilité d’un bulletin secret électronique. Si les élections n’avaient pas lieu, pour quelque raison que ce soit, elles seraient reportées en juin 2021, à l’occasion de la réunion de coordination des organismes régionaux, ou même au prochain sommet des chefs d’Etat au début de 2022. Un tel délai risque de maintenir l’attention sur la campagne électorale et de faire perdre de vue les travaux de paix et de sécurité essentiels pour lesquels la commission est mandatée.

Le président sortant, Moussa Faki Mahamat, est le seul candidat à sa propre succession. S’il est réélu, il sera le premier président à obtenir un second, et dernier, mandat. Au cours de sa présidence, Moussa Faki s’est résolument attaché à la prévention et la résolution de conflits et a renforcé les relations de l’UA avec des partenaires multilatéraux – l’ONU et l’Union européenne (UE). Il a en outre coordonné la réponse africaine à la pandémie de manière proactive. A l’avenir, toutes ces questions seront des points importants à l’ordre du jour de la commission.

Si les élections ont lieu, le résultat pourrait encore être retardé, dépendant du résultat de l’élection à la présidence. Il est possible que Faki n’obtienne pas la majorité des deux tiers requise pour se voir confier un second mandat. Certains Etats membres sont préoccupés par les accusations qui font état d’une culture de harcèlement sexuel, de corruption et d’intimidation au sein de la commission, pendant sa présidence. Faki a formé un comité spécial en 2018 pour enquêter sur les allégations de harcèlement au sein de la commission, et a fermement rejeté les plaintes portées contre lui pour népotisme et corruption. Il a également rencontré, dans certains cas, des difficultés à combler le fossé entre les groupes anglophone et francophone de l’UA, qui s’était creusé pendant le mandat de son prédécesseur. Les Etats du sud de l’Afrique sont particulièrement méfiants à l’égard de sa relation avec la France, qu’ils estiment étroite. Le règlement actuellement en vigueur stipule que si suffisamment d’Etats s’abstiennent et que Faki n’obtient pas le nombre de voix nécessaire, la commission devra reporter les élections jusqu’au prochain sommet, ce qui implique une période d’incertitude pouvant aller jusqu’à douze mois. Si les élections sont suspendues, l’UA devrait éviter un report tardif et s’arranger pour organiser des nouvelles élections le plus tôt possible.

Dans le cadre des réformes internes, la commission a déjà sélectionné des candidats pour les élections, conformément au nouveau règlement. Un panel d’éminents Africains a ébauché la liste des compétences requises pour chaque poste et a sélectionné des candidats, lesquels sont tous nommés par les Etats membres, sur la base de critères convenus. Toutefois, étant donné que moins d’un tiers des candidats nommés pour les six postes de commissaires étaient des femmes, seules huit des 25 personnes sélectionnées sont des femmes, ce qui signifie que pour un poste, il n’y a pas de candidate et pour deux autres, il n’y en a qu’une. La prochaine fois, les Etats membres de l’UA devraient s’assurer qu’ils nomment des candidates solides dans le cadre de ce processus.

Quelle que soit la personne choisie pour occuper le poste de commissaire pour le nouveau département des Affaires politiques et de la Paix et de la sécurité, elle devra être particulièrement attentive à la gestion de la fusion entre les deux anciens départements. Ce processus, qui concernera probablement de nombreux membres du personnel et impliquera des coupes budgétaires, risque de prendre plusieurs années et pourrait miner le moral des effectifs. Celui ou celle qui sera élue commissaire devrait s’assurer que les recrutements sont réalisés en toute ouverture et transparence, en particulier pour les postes de direction, et que les réductions de personnel et les coupes budgétaires sont communiquées clairement et gérées avec la rigueur et la sensibilité requises. Si le commissaire investit rapidement dans des cadres et processus clairs pour chaque département, cela améliorera l’environnement de travail et permettra au nouveau département de déployer tout son potentiel.


II. Limiter les dégâts du chaos électoral en République centrafricaine


A quelques jours des scrutins présidentiel et législatif du 27 décembre 2020, des combats opposant le gouvernement à six principaux groupes armés ont éclaté en République centrafricaine (RCA). Ces violences ont porté un coup dur à l’accord de paix de 2019 parrainé par l’UA que le gouvernement a conclu avec quatorze groupes armés, parmi lesquels figuraient les six groupes qui participent actuellement aux hostilités. Le 4 janvier, en plein conflit, l’organe électoral national a déclaré que le président sortant, Faustin-Archange Touadéra, avait remporté les élections. La Cour constitutionnelle a confirmé sa victoire le 18 janvier. L’opposition politique a plaidé pour une annulation du vote, arguant que la recrudescence des combats avait entravé la campagne électorale et empêché plus de la moitié des électeurs inscrits sur les listes de voter. L’UA et la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Ceeac), qui ont toutes deux reconnu la victoire de Touadéra, sont les garantes de l’accord de 2019. Elles doivent faire en sorte que l’accord de paix ne soit pas davantage fragilisé, en cherchant un consensus entre le gouvernement et l’opposition et en ramenant les belligérants autour de la table des négociations.

Depuis des décennies, la RCA est en proie à l’instabilité. En 2013, une prise de pouvoir violente a déclenché une crise qui s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui. En mars 2013, la Séléka, une coalition de groupes armés insurgés, a évincé François Bozizé, qui était alors président et a ensuite contribué à créer des milices locales « anti-balaka » pour combattre les rebelles. Après la fin de la guerre, en 2014, la Séléka et les milices anti-balaka ont éclaté en plusieurs factions poursuivant leurs propres intérêts. En 2019, après une série d’accords infructueux, l’UA a dégagé un accord qui suscité de nouveaux espoirs de paix. Malgré cela, la violence a persisté alors que les groupes armés et le gouvernement marchandaient concernant la mise en œuvre de l’accord, notamment sur l’établissement lent d’unités mixtes de sécurité que le gouvernement et l’ONU voient comme une première étape vers le désarmement.

Les tensions entre le gouvernement et l’opposition politique, devenue de plus en plus hostile au président Touadéra au cours de l’année écoulée, ont conduit à une nouvelle flambée de violences. Le 3 décembre 2020, la Cour constitutionnelle a rejeté la candidature présidentielle de Bozizé, ce qui a déclenché une spirale d’évènements qui ont finalement tourné au conflit armé. Lorsque la cour a statué, Bozizé faisait partie de la principale alliance d’opposition et n’appelait pas à la violence. Mais au fil du mois, il est apparu clairement qu’il était associé à une nouvelle coalition composée de six des plus grands groupes armés (comprenant des groupes de l’ex-Séléka qui avaient auparavant lutté contre Bozizé et d’anciens groupes anti-balaka), laquelle a manifesté son intention de perturber le scrutin. Les combats se sont étendus, et les groupes armés ont gagné du terrain alors qu’ils avançaient vers Bangui, la capitale. Les troupes russes et rwandaises sont intervenues aux côtés de l’armée nationale et des Casques bleus pour chasser les rebelles des villes de province et repousser plusieurs attaques sur Bangui, la capitale. Néanmoins, le gouvernement et ses alliés restent à la merci d’un ennemi insaisissable qui bloque les routes d’approvisionnement menant à Bangui, provoquant des pénuries alimentaires dans la capitale.

Il est essentiel de faire revenir le gouvernement et les groupes armés à la table des négociations, mais l’expansion des combats ne facilite pas les choses. Le chaos qui a entouré les élections fait vaciller l’espoir du gouvernement d’asseoir sa légitimité. Néanmoins le soutien extérieur qu’il a reçu et sa capacité à obtenir des financements constitue probablement une source de satisfaction pour le président Touadéra. Les groupes armés ne sont pas parvenus à suspendre complètement les élections, mais ils ont prouvé qu’ils pouvaient être des éléments perturbateurs en paralysant le vote dans les provinces et en se rapprochant de la capitale. En résumé : les deux camps peuvent se targuer d’une certaine victoire. A court terme, il est dès lors peu probable que des négociations semblables à celles de 2019 se renouvellent.

L’UA et la Ceeac doivent être prêtes à faciliter les négociations entre des groupes armés et les responsables gouvernementaux. Elles devraient établir des contacts avec les chefs de chaque groupe armé séparément afin d’appréhender leurs intentions et intérêts propres, notamment quant à la manière dont le gouvernement pourrait encore les intégrer dans les unités mixtes de sécurité, les arracher à la sphère d’influence de Bozizé et aider à pacifier des zones instables à temps pour le deuxième tour des élections législatives, prévu dans les semaines à venir.

S’appuyant sur ses relations avec les chefs des groupes armés et sur son expérience de médiation en RCA, acquise au cours de ces deux dernières années, l’UA devrait demander une aide technique et logistique auprès d’autres partenaires comme l’ONU et l’UE pour appuyer ses efforts. L’UA devrait par ailleurs essayer de faciliter des pourparlers pour que Bozizé et Touadéra s’entretiennent, même à distance, car l’hostilité qu’ils nourrissent l’un pour l’autre alimente les tensions entre leurs groupes ethniques respectifs. Par la suite, l’UA pourrait convoquer une réunion des signataires de l’accord de 2019 afin d’en réaffirmer les principales dispositions. Pour l’heure, toutefois, la priorité pour les partenaires africains de la RCA est de limiter les dégâts du chaos électoral.


III. Gérer les répercussions du conflit au Tigré en Ethiopie


L’UA, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, n’a que rarement émis des commentaires sur la politique intérieure de l’Ethiopie, car ce pays connait une stabilité relative depuis une trentaine d’années. Aujourd’hui, à la suite d’une montée des tensions liées à des divisions à la fois ethniques et fédérales qui ont conduit à l’éclatement d’un conflit début novembre dans la région septentrionale du Tigré, l’UA commence à donner de la voix. A mesure que la communauté internationale prend connaissance des détails de la guerre au Tigré, l’UA se voit contrainte de s’impliquer davantage en Ethiopie.

Le conflit au Tigré est probablement l’un des conflits majeurs du continent. D’après un rapport de l’ONU, des milliers de personnes sont mortes dans les combats, et quelque 4,5 millions de Tigréens ont désormais besoin d’une aide humanitaire, selon un rapport de l’ONU. Depuis avril 2018, la tension montait entre Addis-Abeba et Mekele, la capitale du Tigré. A l’époque, le Premier ministre Abiy Ahmed était arrivé au pouvoir à la faveur de contestations populaires, ce qui a mis fin à la prédominance du Front populaire de libération du Tigré (FPLT), le parti qui gouvernait la région du Tigré, au sein de la coalition au pouvoir depuis 1991. L’élément déclencheur de la guerre au Tigré fut le rapt, par les forces tigréennes, d’unités militaires fédérales dans la région, après un litige constitutionnel sur le droit du Tigré à organiser des élections de manière autonome. Le 3 novembre, Abiy a ordonné à l’armée nationale d’évincer le FPLT du pouvoir dans le Tigré.

Bien que des troupes fédérales se soient emparées de Mekele fin novembre et qu’elles contrôlent désormais la plupart des grandes villes, les combats se poursuivent dans certaines zones de la région, et la plupart des dirigeants tigréens recherchés sont en fuite. L’accès au Tigré reste strictement limité, et Addis-Abeba n’a accepté de laisser passer l’aide humanitaire que dans les zones contrôlées par le gouvernement fédéral, alors que l’administration temporaire en place dans le Tigré fait état d’au moins deux millions de personnes déplacées dans la région. On pourrait assister à une catastrophe humanitaire si l’aide alimentaire essentielle reste bloquée.

Les hauts responsables de l’UA ont exhorté Abiy à envisager le dialogue. Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki, a publié un communiqué peu de temps après l’intervention fédérale dans le Tigré, faisant part de son inquiétude et appelant les parties à entamer des pourparlers. Toujours en novembre, le président de l’UA, Cyril Ramaphosa, a dépêché trois envoyés de haut niveau – les anciens présidents Joaquim Chissano du Mozambique, Ellen Johnson Sirleaf du Libéria et Kgalema Motlanthe d’Afrique du Sud – à Addis-Abeba, où ils ont rencontré des hauts responsables fédéraux en vue d’apaiser les tensions. Le gouvernement fédéral n’a toutefois pas autorisé l’accès au Tigré à ces émissaires de l’UA. Au cours d’une réunion, Abiy a rejeté leurs requêtes de pourparlers avec le FPLT, critiquant l’ingérence internationale dans ce qu’il décrit comme une « opération de maintien de l’ordre ». Par ailleurs, la crise au Tigré ne figure pas encore à l’ordre du jour du Conseil de paix et de sécurité de l’UA. Il est peu probable qu’elle apparaisse parmi les points à aborder tant que l’Ethiopie y siègera, c’est-à-dire jusqu’en 2022.

Malgré les difficultés rencontrées, le déploiement d’envoyés de l’UA est une initiative utile. Un domaine dans lequel les envoyés pourraient jouer un rôle positif est l’urgence humanitaire au Tigré. Ils devraient, en effet, soutenir l’ONU et l’UE dans leurs efforts pour obtenir un accès humanitaire sans entrave à l’ensemble de la région, et dissiper ainsi la crainte que l’aide ne parvienne pas à des millions de personnes. L’UA devrait appuyer l’appel de l’UE en faveur d’un accès immédiat, inconditionnel et sans restriction au Tigré pour les travailleurs humanitaires. Par ailleurs, les envoyés devraient se préoccuper de la situation des droits humains dans la région. Malgré le signalement de graves violations commises par différentes parties, le gouvernement éthiopien rejette les demandes d’enquêtes indépendantes. Les envoyés devraient, en partenariat avec l’UE, exhorter Addis-Abeba à autoriser ces enquêtes.

Au-delà de l’urgence de la situation dans le Tigré, l’UA devrait inciter le gouvernement fédéral à adopter des mesures de conciliation envers les opposants des autres régions afin d’y atténuer les crises, en particulier à Oromia, la région la plus peuplée d’Ethiopie. La Commission de l’UA soutient déjà le ministère de la Paix éthiopien pour initier le dialogue à petite échelle et résoudre les conflits locaux dans le pays, mais elle devrait agir davantage à un niveau supérieur. Elle pourrait par exemple faire pression sur Addis-Abeba afin qu’elle amnistie les chefs d’opposition emprisonnés. De manière générale, un dialogue national global et inclusif reste la meilleure piste pour résoudre des conflits destructeurs et interconnectés, dont certains sont liés à un système ethno-fédéral qui délègue le pouvoir à des régions administratives définies sur des bases ethniques. L’UA, d’autres dirigeants africains et les partenaires internationaux devraient faire tout ce qui est en leur pouvoir pour encourager le Premier ministre Abiy à emprunter la voie du dialogue.


IV. Saisir une occasion de s’impliquer en Libye


Le cessez-le-feu libyen, résultat d’un accord signé par les belligérants le 23 octobre 2020 à Genève, est fragile. Il tient, mais la mise en œuvre élargie de l’accord se fait attendre. Les négociations facilitées par l’ONU se poursuivent sur des questions politiques et économiques importantes, mais les tensions restent vives et sans consensus sur ces points, le cessez-le-feu pourrait être compromis. L’UA estime à juste titre que la Libye est un pays essentiel à la stabilité de l’Afrique du Nord, mais aussi à celle du Sahara, du Sahel, et d’autres régions. Elle s’est longtemps plainte d’être tenue à l’écart des efforts visant à mettre un terme au conflit libyen. Cette tentative récente de mener des négociations nationales marque une nouvelle étape dans le processus de paix libyen. Pour l’UA, il s’agit d’une opportunité à saisir pour jouer un rôle.

Pour beaucoup de responsables de l’UA et de diplomates africains, la Libye est source de contentieux depuis qu’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU adoptée en 2011, tout en prenant acte des appels de l’UA à privilégier le dialogue politique, a finalement approuvé une intervention militaire. Quasi immédiatement après l’adoption de la résolution, trois membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU – la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni – ont abandonné l’option diplomatique promue par l’UA. En lieu et place de celle-ci, ils ont lancé une opération militaire sous conduite de l’Otan, qui a outrepassé son mandat de protection des civils en évinçant du pouvoir le dirigeant libyen de l’époque, Mouammar Kadhafi. Les trois membres africains du Conseil de sécurité d’alors (l’Afrique du Sud, le Gabon et le Nigéria) ne sont pas parvenus à faire front commun, en raison des attitudes divergentes des Etats membres de l’UA à l’égard de Kadhafi, ce qui a contribué à affaiblir les appels de l’UA en faveur de négociations politiques.

Depuis lors, l’UA a été écartée du processus de paix libyen pour plusieurs raisons. En premier lieu, le continent est divisé quant à la faction à soutenir dans la guerre interne qui a éclaté en 2014, qui est elle-même liée à la politique et aux rivalités régionales. En outre, l’ONU joue un rôle de chef de file. L’organisation mondiale dirige une mission politique spéciale intégrée, la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul), et le Conseil de sécurité a mandaté une série d’envoyés spéciaux du Secrétaire général pour piloter des efforts de rétablissement de la paix. En 2020, le conseil a rejeté les propositions visant à nommer un envoyé conjoint ONU-UA.

Aujourd’hui, l’UA a l’occasion de soutenir plus activement le processus politique délicat piloté par l’ONU et peut-être aussi la réalisation des conditions du cessez-le-feu. La nomination récente du diplomate zimbabwéen respecté Raisedon Zenenga à la coordination de la Manul est un bon point de départ pour l’UA. Néanmoins, l’UA sera confrontée à un certain nombre de défis alors qu’elle se prépare à renforcer son soutien au processus de paix en Libye.

Tout d’abord, l’UA doit déterminer en quoi sa contribution au processus libyen peut changer la donne. Sur le plan politique, elle pourrait appuyer les négociations menées actuellement par l’ONU en tirant parti de son influence pour amener des Libyens à la table des négociations, en particulier ceux qui disposent de contacts haut placés dans les capitales africaines. Cette option serait préférable à l’organisation par l’UA d’une conférence de réconciliation séparée, une idée évoquée depuis longtemps, mais qui ne fait pas l’unanimité.

Par ailleurs, l’UA devrait porter son attention sur les élections prévues le 24 décembre 2021. Si la médiation suit son cours, l’ONU jouera un rôle clé pour contribuer à organiser le scrutin, et l’UA devrait observer les élections. S’agissant de la mise en œuvre du cessez-le-feu, l’UA devrait proposer d’envoyer des observateurs, même s’ils sont peu nombreux, pour composer ce qui sera probablement une petite équipe d’observation opérant sous l’égide de l’ONU. L’accord de cessez-le-feu envisage aussi le retrait des combattants étrangers de Libye, notamment divers groupes armés du Soudan et du Tchad qui sont employés par les coalitions militaires rivales. Les observateurs africains du cessez-le-feu devraient, en coordination avec l’ONU, se préparer dès à présent à la démobilisation de ces groupes afin de s’assurer qu’ils ne deviennent pas mercenaires dans d’autres conflits proches ou qu’ils ne sèment pas le trouble dans leur pays d’origine.

L’UA doit rationaliser ses activités opérationnelles concernant la Libye. En effet, une multitude d’organes de l’UA s’occupent du dossier libyen, notamment un Comité ad hoc de haut niveau, une envoyée spéciale du président de la Commission de l’UA, un bureau de liaison et un groupe de contact international créé lors du sommet de février 2020. Bien que chacun de ces organes apportent une pierre importante à l’édifice, ils risquent également de dupliquer les efforts puisque certains mandats se chevauchent. L’UA doit clarifier la répartition du travail entre ses différentes émanations, et coordonner étroitement ses efforts avec les membres africains du Conseil de sécurité de l’ONU.

Enfin, l’UA devrait s’assurer qu’elle dispose de capacités suffisantes pour suivre l’évolution de la situation et s’impliquer pleinement. Lors de son sommet de février 2020, l’Assemblée de l’UA a décidé de transformer son bureau de liaison en mission en Libye et de la doter des capacités politiques, diplomatiques et militaires nécessaires. L’UA devrait mettre sa décision en œuvre rapidement. Elle devrait également fournir des canaux de communication clairs et efficaces vers son siège d’Addis-Abeba afin de le tenir informé de l’évolution de la situation.


V. Redonner la priorité aux stratégies politiques au Sahel


Alors que les violences persistent dans une grande partie du Sahel, il est urgent de repenser la stabilisation de cette région. L’année 2020 y a été l’année la plus meurtrière depuis des décennies. Elle a été marquée par une montée en flèche des violences intercommunautaires dont les jihadistes et les milices ont profité pour générer encore davantage d’insécurité. Le coup d’Etat d’août 2020 au Mali, survenu à la suite de manifestations populaires contre la corruption et l’insécurité, illustre la profonde colère des populations vis-à-vis de leurs gouvernements. Bien que la question de la gouvernance soit une source croissante de préoccupation, la réponse de l’UA, à l’instar de celle des puissances occidentales, s’est récemment orientée vers une action militaire. L’UA prévoit d’envoyer une force au Sahel en appui à la force conjointe du G5 Sahel, une coalition ad hoc composée du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad.

Le 27 février 2020, le commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’UA, Smaïl Chergui, a annoncé que l’UA déploierait 3 000 soldats au Sahel. Des sources internes à l’UA indiquent que ceux-ci seront affectés à la zone des trois frontières (Mali, Niger et Burkina Faso) du Liptako-Gourma, où les opérations jihadistes sont les plus intenses. Les détails relatifs au fonctionnement de la force, notamment ses mécanismes de financement et les pays qui fourniront des contingents, ne sont pas encore arrêtés. Le concept d’opérations est encore en cours d’élaboration.

Trouver une source de financement pour une telle force sera probablement difficile. Les contributions des Etats africains au Fonds pour la paix de l’UA arrivant bien plus lentement qu’espéré, l’UA a décidé de reporter la date butoir pour atteindre l’objectif de 400 millions de dollars pour la période 2021-2023. Elle ne puisera probablement pas dans ce fonds avant que ce montant soit atteint. La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) pourrait apporter un financement, étant donné son engagement pris en 2019 d’affecter 1 milliard de dollars à la lutte contre le terrorisme au Sahel, mais il est peu probable que ces fonds soient alloués rapidement, puisque la Cedeao doit encore les rassembler. Le Nigéria et le Ghana ont déjà critiqué ce qu’ils estiment être un manque de coordination entre la Cedeao et l’UA concernant l’élaboration de cette force. Les éventuels bailleurs en dehors du continent sont également sceptiques.

Même si la force de l’UA était finalement déployée, elle ne permettrait sans doute pas d’améliorer la sécurité dans une région déjà saturée d’opérations militaires qui n’ont, jusqu’à présent, pas pu apporter de paix durable. La plus-value de l’envoi de soldats supplémentaires au Sahel est loin d’être garantie. En réalité, cela pourrait même avoir l’effet inverse. Les exactions commises par les forces de sécurité nationales, qui se sont souvent alliées à des groupes d’autodéfense locaux et des milices ethniques, ont déclenché des conflits entre communautés opposées qui sont aujourd’hui plus meurtriers que toute autre forme de violence au Sahel.

Au lieu de renforcer « l’embouteillage » sécuritaire dans la région, l’UA devrait élaborer une stratégie politique pour le Sahel, pilotée par l’Afrique, et qui se concentrerait sur les causes profondes de l’insécurité. Elle devrait finaliser le plan de stabilisation de la région et entreprendre une navette diplomatique renforcée avec les gouvernements du G5 pour qu’ils contribuent au document. Cette nouvelle stratégie devrait mettre l’accent sur la nécessité, pour les Etats sahéliens, de restaurer leur crédibilité auprès des communautés rurales, notamment par le biais d’efforts visant à résoudre les conflits locaux, apaiser les tensions locales et mieux réglementer l’accès aux ressources locales. Les Etats du Sahel devraient en outre s’ouvrir à l’idée de dialoguer avec les communautés hostiles aux autorités, y compris celles qui sont soupçonnées d’abriter des jihadistes. Les Etats sont contraints d’avoir recours à la force pour lutter contre les groupes jihadistes, mais les opérations militaires devraient s’inscrire dans un plan de stabilisation et ne pas constituer une fin en soi.

Parallèlement, les efforts pour maintenir sur la bonne voie la transition post-coup d’État au Mali seront essentiels à la stabilité régionale. L’UA devrait utiliser son siège au Groupe de suivi et de soutien à la transition au Mali (GST-Mali), établi par la Cedeao, pour coordonner l’appui international fourni pour les dix-huit mois de transition du pays vers un régime démocratique. En collaboration étroite avec la Cedeao et les Nations unies, l’UA devrait faire pression sur les autorités de Bamako pour s’assurer qu’au cours de cette période, le Mali atteint les objectifs fixés. L’UA et ses partenaires devraient plus particulièrement s’assurer que les autorités tiennent leurs promesses de lutter contre la corruption, de distribuer les postes gouvernementaux de manière équitable, sans consolider le pouvoir de l’armée, et d’avancer dans les préparatifs électoraux selon le calendrier établi.

L’UA devrait également tirer parti de son envoyé spécial pour la région, une fois qu’il sera nommé, pour intensifier le dialogue avec les différents groupes politiques maliens et les partis politiques naissants qui souhaitent prendre part aux élections. Le poste d’envoyé spécial pour le Mali et le Sahel est vacant depuis la démission, en novembre 2020, de Pierre Buyoya (décédé depuis) et ne sera probablement pas pourvu avant que le nouveau président de l’UA ait été élu. En tout premier lieu, le président entrant devrait nommer un nouvel envoyé doté de l’assise suffisante pour collaborer avec Bamako et les partenaires internationaux, et son équipe devrait être élargie en conséquence. Si possible, l’envoyé devrait être basé au Mali.


VI. Soutenir la Somalie pendant ses élections et au-delà


Une élection présidentielle controversée doit se tenir en Somalie le 8 février prochain, à peine un jour après la fin du sommet de l’UA, mais les craintes que la violence éclate pendant la campagne électorale rendent ce scrutin de plus en plus incertain. Le pays est sur des charbons ardents depuis décembre. A l’époque, les élections législatives qui auraient dû lancer le cycle électoral ont été reportées à la dernière minute. Les relations entre le gouvernement fédéral somalien et certaines régions du pays, ou Etats membres fédérés, qui s’étaient dégradées ces dernières années en raison de désaccords sur le partage du pouvoir, se sont encore envenimées suite à des différends sur l’organisation des élections. Le groupe insurgé islamiste al-Shabaab, qui a renforcé ses attaques en Somalie au cours des derniers mois, et l’Etat islamique en Somalie, pourraient tous deux exploiter les troubles liés aux élections. Si des combats éclatent, l’UA et sa mission militaire, l’Amisom, seront appelées pour apaiser la situation.

L’Amisom s’attelle déjà à renforcer la coopération avec les forces armées locales pour contribuer à sécuriser des zones déterminées dans lesquelles des notables de clans et des délégués électoraux iront voter. L’UA devrait jouer un rôle de médiation en cas de violence. Elle devrait s’associer à la Mission d’assistance des Nations Unies en Somalie (Manusom) pour coordonner toutes les initiatives de dialogue et ainsi s’assurer qu’elle complète les efforts de l’ONU, sans les dédoubler.

Cette année, l’UA devra par ailleurs préparer l’avenir de l’Amisom. Cette mission, déployée sur le terrain depuis 2007, subit une pression financière croissante à l’approche du renouvellement de son mandat, le 28 février 2021. Le financement de l’Amisom par l’Union européenne, sans lequel la mission ne peut pas fonctionner, doit arriver à son terme en juillet. Actuellement, Bruxelles met la dernière main à ses nouveaux mécanismes de financement en faveur des opérations de paix et de sécurité dans le monde, et les Européens ne sont pas encore en mesure d’indiquer si un renouvellement du financement sera possible.

Le contingent de l’Amisom a déjà été réduit de 3 000 hommes depuis 2017 – ce qui ramène le nombre de soldats déployés autorisés à 19 626 – en prévision de son retrait prévu en 2021, en faveur des forces de sécurité nationales, conformément au plan de transition de la Somalie. L’UA craint, à juste titre, que les forces nationales ne disposent pas encore des capacités nécessaires pour prendre le relais et que le départ prématuré de l’Amisom anéantisse les avancées durement réalisées dans la lutte contre al-Shabaab. La plupart des partenaires internationaux partagent l’inquiétude de l’UA concernant les forces somaliennes, mais rechignent à continuer de financer les opérations de l’Amisom, dont le coût est estimé à 1,2 milliard de dollars par an.

Lors du renouvellement de son mandat, l’Amisom pourrait voir son financement ou ses effectifs réduits. Dans ce contexte, l’UA et ses partenaires devraient faire pression sur Mogadiscio et les Etats membres fédérés pour qu’ils établissent un calendrier cohérent et harmonisé pour la mise en œuvre du plan de transition de la Somalie et le développement des forces de sécurité nationales, en mettant notamment davantage l’accent sur leur capacité à sécuriser les centres urbains. Cela permettrait à l’Amison de se consacrer plus activement à la lutte contre les insurgés d’al-Shabaab. Cette tâche devra probablement attendre la fin des élections car, quelle que soit la nouvelle administration, elle voudra apposer sa marque sur le plan de transition, que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a adopté en avril 2018.

Il est important que l’UA défende fermement ses recommandations politiques auprès du Secrétariat et du Conseil de sécurité de l’ONU avant le renouvellement de mandat de l’Amisom. A tout le moins, l’UA devrait chercher à persuader ses partenaires de demander au Conseil de sécurité d’élargir le rôle de l’Amisom dans l’accompagnement de l’armée nationale, pour développer encore les capacités locales et autonomiser la Somalie dans la sécurisation des centres urbains.

Toutefois, même si l’armée nationale obtenait un soutien supplémentaire de l’Amisom, il est peu probable qu’elle parvienne à prendre le relais de l’opération de soutien à la paix d’ici fin 2021. Dès lors, les partenaires internationaux de la Somalie doivent se préparer à prolonger le mandat et le financement de l’Amisom après 2021. L’UA devrait quant à elle impliquer les partenaires, y compris l’UE, pour définir le nouveau mandat de l’Amisom, et évoquer notamment la possibilité d’une mission allégée davantage axée sur la lutte contre le terrorisme et la planification d’un transfert des responsabilités sécuritaires aux forces locales.


VII. Se réengager pour soutenir la transition au Soudan


Après les mois de contestation qui ont débouché sur l’éviction de l’ancien président Omar el-Béchir, l’UA a joué un rôle central dans les négociations menées pour former le gouvernement intérimaire du Soudan, composé de civils et de militaires. Elle était également témoin signataire de l’accord de paix de Juba, conclu en octobre 2020 entre Khartoum et les mouvements rebelles du Darfour et des régions du Kordofan du Sud et du Nil bleu. Cet accord vise à mettre un terme à des années de conflit civil dans lequel des centaines de milliers de personnes ont péri et que des millions d’autres ont fui. Pour consolider ces avancées, l’UA doit revenir sur son désengagement récent et reprendre son rôle de garante et d’observatrice de la transition, tout en contribuant à négocier l’entrée dans le gouvernement de transition de groupes rebelles qui n’ont pas signé l’accord de Juba.

L’avenir de la révolution soudanaise est en jeu. L’économie approche du point de rupture, ce qui déstabilise l’arrangement fragile entre les civils et les militaires nommés au Conseil souverain créé en août 2019 et qui gouverne le pays. Le cabinet civil pourrait en effet perdre la confiance d’une population très éprouvée par les décennies de gouvernement Béchir et qui attend de lui des résultats sur les plans économique et démocratique. Si les manifestants redescendent dans la rue pour se plaindre de l’absence d’avancées, les acteurs militaires pourraient exploiter l’instabilité ambiante pour élargir leur pouvoir. De fortes pressions s’exercent sur le Premier ministre, Abdallah Hamdok, pour qu’il augmente les dépenses au profit des citoyens ordinaires. Le gouvernement doit faire preuve d’habileté ; il doit libérer des fonds actuellement alloués à des services de sécurité congestionnés ou à des projets inefficaces qui profitent à des personnalités influentes liées à l’ancien régime. Cependant, un excès de réformes pourrait provoquer le mécontentement de ces mêmes personnalités et mettre le cabinet civil en difficulté.

En outre, d’importants groupes rebelles restent en dehors du processus de paix. Le groupe le plus puissant des régions du Kordofan du Sud et du Nil bleu, dirigé par Abdel Aziz Al-Hilu, a refusé de signer l’accord de Juba. C’est également le cas du chef rebelle du Darfour, Abdul Wahid Al-Nour. Abdel Aziz exige des droits à l’autodétermination plus étendus pour les deux régions et une moindre influence de l’armée. Selon Abdul Wahid, l’accord n’est qu’un nouvel exemple de cooptation politique par les autorités centrales qui n’ont pas réussi à régler les causes profondes du conflit au Darfour.

Bien que l’UA ait contribué à dégager l’accord de Juba, elle a refusé de jouer un rôle direct dans les efforts plus larges visant à stabiliser le pays. Etant donné la gravité de la situation au Soudan et la réussite de l’UA à mener le pays à l’accord d’août 2019, l’organisation devrait reprendre un rôle plus proéminent. Elle devrait nommer un envoyé au Soudan, basé au bureau de liaison de l’UA à Khartoum, dont la mission serait d’arbitrer les tensions entre les membres du nouveau gouvernement de transition élargi au Soudan et de les encourager ensuite à respecter les dispositions en suspens des accords de transition et de l’accord de Juba. Celles-ci comprennent les réformes du secteur de la sécurité et de l’économie ainsi que les préparatifs électoraux. L’envoyé pourrait rapporter les sujets de préoccupation au Conseil de paix et de sécurité de l’UA et ouvrir des pourparlers pour faciliter l’entrée d’Abdel Aziz et Abdul Wahid dans la transition.

Le retrait en cours de l’opération hybride Union africaine-Nations unies au Darfour (Minuad), qui laissera probablement un vide sécuritaire dans une zone fragile du pays, est une bonne raison pour l’UA d’intensifier sa médiation politique. Le Darfour est de plus en plus en proie aux conflits communautaires locaux pour l’accès aux ressources, que certains acteurs pourraient exploiter pour pousser les groupes locaux à gagner du pouvoir et de l’influence à Khartoum.


VIII. Attirer l’attention sur les risques sécuritaires inhérents au changement climatique


La crise climatique attire de plus en plus l’attention internationale en amont de la 26e Conférence de l’ONU sur les changements climatiques (COP26), désormais prévue pour novembre 2021, et grâce au retour bienvenu de Washington dans l’accord de Paris. Tirant parti de cette prise de conscience mondiale accrue, les Etats membres de l’UA savent depuis des années que le changement climatique menace les populations de tout le continent. Ils devraient profiter de la conférence pour mettre en évidence les risques de conflits liés à la crise du climat et élaborer des politiques d’adaptation visant à les réduire.

L’avenir climatique de l’Afrique est préoccupant. Comme l’ont montré des scientifiques de l’ONU, des millions d’Africains ont déjà connu des vagues de chaleur sans précédent, des épisodes de précipitations extrêmes et la montée du niveau des océans – des changements qui ont une incidence sur les moyens de subsistance, exacerbent l’insécurité alimentaire, intensifient la compétition pour les ressources, raréfient les réserves d’eau et accélèrent la migration. Selon les prévisions de la Banque mondiale, des dizaines de millions d’Africains devront bientôt quitter leurs foyers en raison du changement climatique, mettant sous pression les villes et les pays qu’ils traverseront pour aller tenter leur chance ailleurs. Des réponses politiques créatives sont donc nécessaires. Alors que la démographie explose, l’eau destinée à l’usage domestique et à l’irrigation deviendra un bien encore plus précieux. Sur le Nil, l’Egypte et l’Ethiopie ont déjà échangé des menaces d’action militaire concernant le Grand barrage de la renaissance éthiopienne. Pour Le Caire, ces menaces représentent un risque vital pour la stabilité et la prospérité du pays, que le changement climatique ne fera qu’accroitre.

Les effets du climat sur les conflits ne sont cependant ni simples ni linéaires, et dépendent fortement de la manière dont les Etats sont gouvernés. Les répercussions des changements climatiques sur les conflits peuvent être très différentes selon la réponse politique apportée. Dans certains cas, l’augmentation des températures et les précipitations inégales génèrent en effet la rareté des ressources et donc des conflits. Comme l’a montré Crisis Group, les sécheresses survenues dans le nord-ouest du Nigéria ont intensifié la compétition de longue date entre éleveurs et agriculteurs pour des ressources qui se tarissent peu à peu. Dans d’autres situations, c’est la réponse gouvernementale au changement climatique qui a accéléré le conflit. Dans le Sahel central, par exemple, les efforts d’adaptation comme les puits creusés et les programmes agricoles déployés sans planification suffisante ont attiré des agriculteurs non autochtones, ce qui a créé des tensions avec les éleveurs nomades locaux et les agriculteurs autochtones. L’UA devrait attirer l’attention sur les risques sécuritaires induits par le changement climatique et lever des fonds pour financer les initiatives d’atténuation, tout en disant clairement que le lien entre le changement climatique et les conflits n’est pas direct et que les gouvernements du continent jouent un rôle essentiel pour minimiser les risques.

L’UA a la lourde tâche de rassembler suffisamment de fonds pour financer les efforts d’adaptation climatique sur le continent. Les gouvernements occidentaux et les entreprises qui s’étaient engagés à générer 100 milliards de dollars par an, à partir de 2020, en faveur de l’atténuation et l’adaptation au changement climatique dans les pays en développement n’ont pas tenu leurs promesses. Les pays riches susceptibles de faire des dons sont plus préoccupés par la réduction des émissions de carbone à long terme que par des efforts plus immédiats d’adaptation climatique pouvant aider les Africains. A cette fin, l’UA doit intensifier sa campagne mondiale pour obtenir de l’aide. En mai 2018, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a demandé que le président de la Commission de l’UA nomme un envoyé spécial en charge du changement climatique et de la sécurité. Ce poste n’est pas encore pourvu. La nomination de l’ancien secrétaire d’Etat américain, John Kerry, au poste d’envoyé des Etats-Unis pour le climat et le plaidoyer des nations européennes en faveur de la désignation d’un représentant spécial de l’ONU pour le climat et la sécurité montrent que l’Afrique a l’attention dont elle a besoin pour présenter ses propres idées et priorités.

Le président de la Commission de l’UA devrait immédiatement nommer un envoyé doté de suffisamment de poids politique pour faire pression sur les acteurs internationaux et soutenir la prévention de conflits liée au climat. L’envoyé travaillerait à promouvoir les intérêts du continent, en particulier dans la préparation d’une position africaine commune en amont de la COP26. Elle ou il pourrait également élaborer des normes contribuant à éviter d’exacerber les conflits locaux à l’heure de financer les mécanismes d’adaptation climatique.


Addis-Abeba/Nairobi/Dakar/Bruxelles, 3 février 2021